Un trio de chercheurs a coordonné une centaine d’experts durant quelques années pour un ouvrage intitulé L’État de l’Acadie. La codirectrice du livre et professeure de sociologie à l’Université de Moncton, Michelle Landry, en rapporte les principales découvertes.

Acadie Nouvelle: L’État de l’Acadie est un livre d’environ 500 pages, rassemblant des textes courts et nombreux sur des thématiques diverses. Pouvez-vous en tirer des constats?

Michelle Landry: Malgré le poids démographique de plus en plus faible de la population acadienne du Nouveau-Brunswick depuis plusieurs années, elle forme une société structurée avec de multiples enjeux, qui vont au-delà de la langue. Une société comme les autres, complexe et diverse, avec des classes sociales et des idéologies politiques.

A. N.: Quels sont les enjeux de la société acadienne, au-delà de la langue?

M. L.: Il y en a toute une panoplie! L’environnement et le féminisme par exemple. Dans L’État de l’Acadie, nous n’avons pas cherché à souligner uniquement les différences entre les francophones et les anglophones, mais à prendre l’angle de la communauté acadienne dans son quotidien. Il y a néanmoins des enjeux que nous n’avons pas pu analyser à cause de l’absence d’expertise, comme la diversité sexuelle et certains milieux artistiques (la danse, le cinéma et l’audiovisuel). Heureusement, de jeunes chercheurs s’y intéressent!

A. N.: Avez-vous eu des surprises pendant l’écriture du livre?

M. L.: Quelques-unes! En lisant les analyses des pratiques religieuses, de l’économie, de l’entrepreneuriat et du vote acadien, car elles ont rarement été faites avant. J’ai aussi été surprise de constater que l’expertise sur la société acadienne se développe chez beaucoup de jeunes universitaires. Il y a une relève! Nous n’aurions pas trouvé une centaine de collaborateurs il y a 30 ans.

La codirectrice du livre L’État de l’Acadie et professeure de sociologie à l’Université de Moncton, Michelle Landry. – Gracieuseté

A. N.: Quelles sont les fausses idées sur l’Acadie ?

M. L.: (elle réfléchit) Elle est moins rurale qu’on peut l’imaginer au Nouveau-Brunswick. Elle est aussi de plus en plus diversifiée, grâce à l’immigration, même si ça surprend de moins en moins de monde.

A. N.: Est-ce pour corriger des clichés erronés que vous avez codirigé L’État de l’Acadie?

M. L.: Nous avons voulu faire ce livre, parce qu’on oublie ou qu’on ne comprend pas encore vraiment notre existence. Beaucoup d’Acadiens ont le sentiment que la phrase «L’Acadie, c’est un détail» d’Irène Doiron, à la fin du mythique documentaire des années 1970 L’Acadie, l’Acadie?!?, est toujours vrai pour certains. Notre livre aide à améliorer les connaissances des gens ouverts d’esprit.

A. N.: Quelles personnes en particulier?

M. L.: Le public québécois par exemple, qui gagneraient à mieux connaître la réalité et les enjeux des Acadiens.

A. N.: La chroniqueuse Denise Bombardier, qui a jugé que les communautés canadiennes francophones hors Québec sont vouées à disparaître?

M. L.: Pour ne pas la nommer (rires). Également le public intéressé de façon générale: le milieu communautaire et les étudiants. Les politiciens enfin, qui gagneraient à avoir une connaissance plus fine de l’Acadie. Une politique peut avoir des retombées différentes en fonction de la composition linguistique d’une région.

A. N.: Pouvez-vous donner un exemple?

M. L.: L’immigration. Si c’est juste un recrutement à l’international sans réflexion sur la composition linguistique du Nouveau-Brunswick, ça effrite la population francophone, son poids politique et les services en français dans les régions où les Acadiens sont minoritaires. À l’inverse, si on oublie de tenir compte des arrivées de francophones, nous ferons une mauvaise planification des constructions d’écoles, par exemple.

Une Acadie à nuancer

Le livre intitulé L’État de l’Acadie amène à revoir au moins deux clichés.

D’une part, la sociologue Michelle Landry note que si une faible majorité (51%) des Acadiens du Nouveau-Brunswick vivent en milieu rural, ils ne sont pas étrangers aux villes, comme le veut la croyance populaire.

La professeure à l’Université de Moncton souligne même que deux tiers (67%) des francophones vivent en milieu urbain ou à proximité d’une ville dans la province.

Elle précise en revanche qu’ils paraissent beaucoup plus ruraux que les anglophones, qui vivent à 69% en milieu urbain.

D’autre part, l’économiste Pierre-Marcel Desjardins remarque que les Acadiens occupent de nombreux postes dans l’économie de la connaissance (les emplois de chercheurs, par exemple).

Il constate qu’ils sont proportionnellement plus présents dans les professions à haut savoir que les Néo-Brunswickois en moyenne à Moncton (47%), à Saint John (49%) et surtout à Fredericton (61%).

Le professeur à l’Université de Moncton observe en revanche que les Acadiens du Nouveau-Brunswick sont, globalement, moins présents dans ces professions que ceux de l’ensemble des provinces maritimes.

«Ceci reflète d’importantes disparités urbaines/rurales», explique-t-il au sujet du Nouveau-Brunswick.

Perte de poids et vieillissement démographiques

L’effectif et la proportion de la population ayant le français comme première langue officielle continueront de diminuer au Nouveau-Brunswick, d’après Jean-Pierre Corbeil et Éric Caron-Malenfant.

Les deux experts de Statistique Canada prévoient que la part de la population ayant le français comme première langue officielle au Nouveau-Brunswick sera de 28 ou 29% en 2036 contre 32% en 2011.

Le pourcentage de personnes âgées francophones dans la province pourrait de surcroît passer de 17% en 2011 à plus de 37% en 2036, alors que celui des aînés anglophones passerait de 16% à 30%, selon Jean-François Lepage et Brigitte Chavez

Ces deux experts de Statistique Canada expliquent notamment cette tendance par la transmission incomplète du français.

Au Nouveau-Brunswick, seulement huit enfants de francophones sur dix (81%) avaient le français comme langue maternelle en 2016, d’après les chercheurs de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, Rodrigue Landry et Dominique Pépin-Filion.

L’insécurité linguistique est-elle une autre cause de la diminution du poids démographique des francophones de la province? Beaucoup d’entre eux choisissent de poursuivre leurs études dans la langue majoritaire, selon M. Pépin-Filion et M. Landry.

Ils expliquent que près du tiers des finissants francophones du secondaire au Nouveau-Brunswick disent trouver plus facile de s’exprimer en «anglais standard» qu’en «français standard».

Le démographe de Statistique Canada, Julien Bérard-Chagnon souligne à ce propos qu’un francophone du Nouveau-Brunswick sur cinq éprouve des difficultés majeures en littératie bien qu’il ait obtenu au moins un baccalauréat.

Il expose de façon plus générale un indice de pratique de la lecture à la maison très inférieur chez les francophones de la province (43) à celui des anglophones (51) comme à celui des Canadiens (53).

M. Bérard-Chagnon relativise ces résultats par les importants progrès en matière de scolarisation des Acadiens du Nouveau-Brunswick.

«Le fossé […] s’est considérablement réduit chez les plus jeunes générations, de sorte que chez les individus âgés de 25 à 34 ans, les francophones présentent maintenant des niveaux de scolarisation très similaires à ceux de leurs homologues anglophones», écrit-il.

Les professeures à l’Université de Moncton, Annette Boudreau et Lise Dubois avancent néanmoins que la conception du bilinguisme est un facteur qui contribue à la gêne des Acadiens de parler leur langue.

Elles illustrent leur thèse par un employeur anglophone demandant l’utilisation du français sans formation à un vocabulaire technique ou à un registre soutenu.

«[Beaucoup de spécialistes] s’entendent sur la nécessité […] de mettre en place un organisme indépendant responsable de former et d’informer la population sur les questions relatives à la norme, à l’usage, à la terminologie et à la langue d’enseignement», note Mme Boudreau et Mme Dubois en pensant peut-être à l’Office québécois de la langue française.

Le bilinguisme vu des anglophones

La doctorante en sociologie à l’Université d’Ottawa, Marie Hélène Eddie observe que les médias anglophones abordent surtout le sujet des langues officielles sous l’angle du bilinguisme individuel.

«On parle alors de la capacité du système d’immersion à créer des anglophones bilingues, et on se préoccupe du fait que ces derniers n’ont pas la même chance d’apprendre une langue seconde que les francophones, écrit-elle. La question des compétences linguistiques requises pour exercer certaines fonctions est régulièrement débattue.»

La chercheuse précise que la couverture des langues officielles est plus impartiale du côté anglophone que francophone: neutre la moitié du temps (48%), positif presque une fois sur trois (31%) et négative une fois sur cinq (21%).

«Les lettres du lecteur sont plus souvent négatives (46%) que positives (31%) ou neutres (23%)», souligne-t-elle cependant.

Mme Eddie note aussi que le thème de la dualité linguistique est traité de façon positive seulement 4% du temps, et de façon négative 28% des fois.

L’ancien chercheur de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, Marc-André Bouchard estime par ailleurs que l’effectif de l’Anglophone Rights Association a augmenté de façon importante depuis sa création en 2015.

«Si la tendance historique se maintient, le mouvement antibilinguisme comme tel ne risque pas de disparaître», pense-t-il.

Faible poids politique

Un professeur au Département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal remarque que la place accordée à l’Acadie dans les communiqués de presse des gouvernements néo-brunswickois a diminué de 34% à partir du premier ministre conservateur David Alward, au pouvoir de 2010 à 2014.

Dominic Duval précise que cette situation s’est maintenue, même sous les libéraux de l’Acadien Brian Gallant.

«Au Nouveau-Brunswick, l’Acadie occupe maintenant une place moins importante dans la liste des priorités gouvernementales qu’il y a une dizaine d’années», conclut-il.

«L’électorat acadien ne faisant pas le poids dans suffisamment de circonscriptions pour être indispensable aux partis politiques, il doit éviter aussi bien d’être tenu pour acquis que d’être ignoré par les partis politiques», préconisent Gabriel Arsenault et Roger Ouellette.

Les deux professeurs de sciences politiques à l’Université de Moncton précisent que sur les 49 circonscriptions représentées à l’Assemblée législative, 16, soit 32,7%, comptent une majorité d’électeurs inscrits avec le français comme seule langue maternelle.

«En principe, il serait donc possible pour un parti d’y obtenir une majorité des sièges sans trop se préoccuper du vote francophone», préviennent-ils.

logo-an

private

Vous utilisez un navigateur configuré en mode privé ou en mode incognito.

Pour continuer à lire des articles dans ce mode, connectez-vous à votre compte Acadie Nouvelle.

Vous n’êtes pas membre de l’Acadie Nouvelle?
Devenez membre maintenant

Retour à la page d’accueil de l’Acadie Nouvelle