Les Néo-Brunswickois réussissent-ils à faire société? La seule province officiellement bilingue du Canada semble être un corps bicéphale, dont la tête anglophone et la tête francophone préfèrent se tourner dans deux directions différentes.

Cette impression, la Suissesse Céline Pasche l’a eue en traversant la province à vélo avec sa famille, en août.

«J’ai l’impression que le monde anglophone et le monde francophone sont vraiment séparés. Ça m’a surpris», avait-elle affirmé au journal.

L’Acadie Nouvelle a voulu vérifier l’existence et la nature de ces deux solitudes dans la littérature scientifique.

La division communautaire est d’abord géographique. Une grande majorité des francophones du Nouveau-Brunswick, 70% d’entre eux en 2006, vivent dans des endroits où ils sont plus de 70% de la population, selon Statistique Canada. Ces régions se trouvent dans le nord et l’est de la province.

La partition est ensuite administrative. La dualité du système d’éducation, qui permet un ralentissement de l’assimilation des Acadiens, en est un exemple, avec ses deux sous-ministres et ses deux programmes scolaires.

«Dans les écoles anglophones du Nouveau-Brunswick, on ne parle que très peu de l’Acadie, a par exemple déploré en 2017 l’éditorialiste de l’Acadie Nouvelle, François Gravel. L’historien Maurice Basque a mis le doigt sur le bobo en expliquant dans nos pages qu’on peut difficilement cohabiter et surtout comprendre des gens dont on ne connaît à peu près rien de l’histoire.»

La doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Moncton, Marianne Cormier, invite aussi le système éducatif francophone à être plus inclusif à cause de l’immigration et du plus grand nombre d’enfants acadiens parlant davantage anglais au foyer, dans le récent livre L’état de l’Acadie.

«Certains s’interrogent sur la légitimité de cette présence plus anglophone à l’école dans un espace qui se veut homogène francophone, un acquis de longue lutte, a-t-elle écrit. Cette crainte s’oppose à un besoin d’ouvrir l’école à la diversité afin qu’elle puisse jouer son rôle de développement de la communauté acadienne et francophone et ainsi contrer son érosion.»

Sociologue à l’U de M, Mathieu Wade remarque que les rapports de forces entre les différentes populations du Nouveau-Brunswick se reflètent également dans la toponymie.

«À Moncton, où seulement 5% des noms de rue sont français, un comité sur la toponymie a été mis sur pied en 1998, à la veille du Sommet de la Francophonie, afin d’accroître la présence du français dans le paysage. Ce comité a été dissous en 1999 à la suite de tensions linguistiques», rappelle-t-il par exemple dans L’état de l’Acadie.

Le chercheur précise toutefois que la politique d’appellation des rues, des sentiers et des installations municipales de la Ville de Moncton impose 45% des nouveaux noms en français depuis 2005.

Solitudes médiatiques

Au-delà du monde physique, les deux solitudes néo-brunswickoises se reflètent dans le monde intellectuel, car elles sont troisièmement médiatiques. Les journalistes des deux communautés de langues officielles traitent certains sujets différemment, participant à la création d’imaginaires collectifs hétérogènes.

La doctorante en sociologie de l’Université d’Ottawa, Marie Hélène Eddie, montre par exemple dans L’état de l’Acadie que les médias francophones produisent la vaste majorité des articles portant sur les langues officielles au Nouveau-Brunswick.

Elle ajoute que lorsque les journalistes acadiens abordent le sujet, ils parlent le plus souvent de la francophonie (sa présence, sa visibilité, sa capacité de gouvernance et les ressources que l’État lui alloue) ainsi que des services en français.

Les reporters anglophones, en revanche, abordent plutôt le bilinguisme individuel (l’apprentissage de la langue seconde et les compétences linguistiques requises pour certaines fonctions), selon elle.

Mme Eddie remarque en outre que les médias francophones traitent le bilinguisme avec un ton positif la plupart du temps. La couverture de la thématique est plus neutre du côté anglophone, mais les lettres des lecteurs y sont souvent négatives, d’après elle.

La professeure de sociologie à l’U de M, Michelle Landry pointe aussi les traitements différents du dossier de la municipalisation du Nouveau-Brunswick par l’Acadie Nouvelle et le Telegraph Journal, dans une étude à paraître dans la revue Port Acadie.

La chercheuse observe que le quotidien en français a publié beaucoup plus d’articles à ce sujet entre 2005 et 2017. Elle explique que son équipe éditoriale a vu la création de communautés rurales à la place de Districts de services locaux (DSL) comme un levier de pouvoir acadien supplémentaire.

Mme Landry rapporte que le Telegraph Journal a plutôt considéré la gouvernance locale comme un enjeu d’assainissement des finances publiques.

Elle précise que les deux quotidiens se sont surtout concentrés sur des régions où la langue majoritaire correspond à celle de leur lectorat. Une manière supplémentaire de séparer la société néo-brunswickoise.

«Très peu d’anglophones ont recours aux sources d’information de langue française», note Mme Landry.

Un sondage de 2011 révélait également que 62% des francophones des provinces de l’Atlantique consultaient un journal local dans leur langue et qu’ils s’informaient le plus souvent en français seulement sur leur région, selon Mme Eddie.

«Nous pouvons aussi présumer que les médias sociaux ont des canaux divisés linguistiquement, ce qui contribue à limiter les discussions politiques et à augmenter le fossé entre les opinions et la compréhension des problèmes dans chaque communauté, amplifiant les deux solitudes», estime Mme Landry.

Solitudes politiques

Les deux solitudes néo-brunswickoises sont d’ailleurs en quatrième lieu politique.

«Sur ce plan, les chercheurs ont constaté que les Acadiens ont plus tendance à appuyer le Parti libéral que l’ensemble des anglophones», remarque Mme Landry.

L’ancien membre de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, Marc-André Bouchard, a par ailleurs observé une résurgence du mouvement d’opposition au bilinguisme institutionnel depuis quelques années. Il l’associe à l’Anglophone Rights Association of New-Brunswick et à la People’s Alliance dans L’état de l’Acadie.

Même dans les imaginaires créatifs, les deux solitudes se manifestent. Elles sont en effet quatrièmement artistiques.

«L’altérité, si elle est évoquée, ne l’est que pour témoigner de l’affront qu’elle représente ou a représenté à l’intégrité de la présence acadienne», juge M. Wade à propos de la représentation des anglophones dans la littérature acadienne.

Le sociologue indique que la population majoritaire de la province est même parfois effacée du récit, dans son article Les structures juridiques de la littérature acadienne: représentations de Soi, de l’Autre et du territoire.

«Les anglophones […] sont ainsi paradoxalement absents de la littérature, de la fiction, tout comme ils le sont des sciences sociales. Si leur langue est présente, eux ne le sont pas, sauf sous des formes caricaturales», analyse-t-il.

Les minorités linguistiques en Europe

La langue allemande est parlée par seulement 1% de la population en Belgique. Pourtant, les germanophones de ce pays ont une région dans laquelle ils disposent de beaucoup d’autonomie.

«La Deutschprachige Gemeinschaft Belgiens (DGB) est emblématique de la portée de la réforme de l’État belge sur une petite communauté linguistique, et sur la capacité d’un État de doter une communauté pourtant très minoritaire, de compétences nécessaires à sa vitalité et à sa pérennisation», a jugé Christophe Traisnel en 2014.

Le professeur en sciences politiques à l’Université de Moncton a précisé que la DGB dispose de compétences dans les domaines de la famille, de la santé et des affaires sociales, ainsi que dans les matières culturelles et l’enseignement, de même que dans les relations intercommunautaires et certaines relations internationales.

«C’est donc d’une très forte autonomie dont jouit la DGB», a insisté M. Traisnel en précisant que les germanophones belges sont néanmoins très attachés à leur pays dans son ensemble.

Il a pointé que le Canada a plutôt opté pour une simple politique de reconnaissance linguistique des minorités.

«Le bilinguisme et la promotion de la dualité linguistique canadienne dénotent une approche plus intégratrice qu’autonomiste, a analysé le chercheur. Le français n’est plus l’attribut identitaire du seul groupe francophone, mais se trouve « mutualisé » […], contribuant ainsi à définir un « nous », non pas francophone, mais canadien.»

Le professeur a avancé que les aménagements institutionnels sont nécessaires aux minorités et qu’elles manquent à celles du Canada francophone, qui ont peu d’autonomie et qui s’assimilent à la majorité anglophone.

Il a néanmoins estimé que le bilinguisme officiel a permis une meilleure intégration de la langue française et de ses locuteurs à la société canadienne.

«Les politiques linguistiques ont conduit au développement d’un dialogue pérennisé entre les organismes communautaires et les gouvernements fédéral et provinciaux et à un « rapprochement des solitudes »», a ajouté M. Traisnel.

En Suisse, la minorité francophone du canton germanophone de Berne s’est par ailleurs battue pour avoir son propre canton. Elle a gagné en 1974, selon la revue à paraître De l’Acadie à la Suisse – Questions territoriales, politiques et linguistiques.

«Lors d’un référendum tenu le 28 mars 2021, les citoyens de Moutiers, l’une des communes qui étaient demeurées dans le Jura bernois, ont voté clairement pour son rattachement au canton [francophone] du Jura», ajoute l’avant-propos du numéro.

L’équipe de chercheurs codirigée par la sociologue à l’U de M, Michelle Landry, précise que les séparatistes jurassiens ne souhaitaient pas se situer en dehors de l’État suisse, même s’ils ont contesté les mythes fondateurs censés unir les Suisses de toutes langues (l’italien, le français et l’allemand).

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