Bien que cette tendance soit encore peu commune au Nouveau-Brunswick, des entreprises ont pris la décision d’instaurer la semaine de travail de quatre jours.

L’entreprise Merritt Press de Grand-Sault a fait le choix, il y a un an et demi, d’implanter ce modèle. La propriétaire, Rebecca Ellis, qui compte une dizaine d’employés, a pris cette décision dans les premiers temps de la pandémie, après que son commerce ait été fermé pendant deux mois.

«C’est une décision qui n’a pas été prise à la légère (…) Ce sont des choses qui avaient été portées à mon attention ici et là. Je me suis mise à penser à ça et j’ai fait de la recherche en ligne pour voir c’était quoi les résultats, car je savais que ça avait déjà été fait ailleurs.»

«J’en ai parlé à mon équipe et, à ma grande surprise, ils étaient excités d’essayer ça.»

Après une période d’essai de deux mois, tous les membres de l’entreprise ont convenu de poursuivre cette habitude.

«Je leur ai demandé: “on retourne à la semaine de cinq jours ou on continue avec quatre?” Ils ont tous choisi de maintenir la semaine de quatre jours.»

À Edmundston, l’entreprise Enseignes Pattison a instauré, en août dernier, la semaine de quatre jours pour quelque 120 employés travaillant dans l’usine.

Dans un contexte où la main-d’œuvre est difficile à recruter, cet élément est une manière d’en séduire quelques-uns selon le directeur des opérations, Christian Duguay.

«Il fallait avoir quelque chose qui allait nous différencier de nos compétiteurs. Oui, le salaire, c’est une chose, les avantages sociaux en est une autre, mais on voulait avoir quelque chose de plus.»

Depuis l’implantation de ce mode de travail, une quinzaine d’employés supplémentaires ont été embauchés, confirme le directeur de l’usine.
Ce dernier s’est aussi dit conscient que le mode de vie des gens n’est plus le même qu’il y a trente ans par exemple.

«On est plus à l’époque des “Baby boomers” qui travaillaient du matin au soir. On est rendus dans une génération où les gens veulent avoir un meilleur équilibre vie/famille et pour nous c’est important.»

Un modèle qui fait ses preuves

L’exemple de l’Islande qui a fait l’objet d’une étude à ce sujet est l’un de ceux qui traite des impacts positifs que peut avoir une réduction du nombre d’heures de travail par semaine.

L’étude, réalisée de 2015 à 2019 par des chercheurs islandais et britanniques, a d’ailleurs conclu qu’une réduction des heures de travail – de 40 heures, en cinq jours, à 35-36 heures, en quatre – avait permis de conserver ou d’améliorer la productivité de certaines entreprises tout en contribuant à l’amélioration du bien-être des travailleurs.

Depuis la parution de cette étude, 86% de la main-d’œuvre du pays travaille moins d’heures ou peut se prévaloir du droit de travailler moins d’heures dans une semaine.

«On a démontré que les employés qui travaillaient moins d’heures par semaine avaient un meilleur rendement que ceux qui faisaient 40 heures. Pour l’employeur, c’est intéressant, car ils peuvent bénéficier du même rendement, mais avec des employés plus heureux, car ils sont plus reposés et plus concentrés», a commenté Arnaud Scaillerez, professeur en Gestion des ressources humaines et en Gestion des services de santé à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.

De son côté, Rebecca Ellis est catégorique. Sa décision a engendré des résultats positifs et elle n’a aucune intention de revenir en arrière.
«Pour notre équipe, je crois que ç’a été l’une des meilleures décisions pour l’ambiance et la motivation de mes employés. Ils sont tellement plus encouragés. J’ai vu la différence, dans le sens où ils peuvent faire le même montant de travail en quatre jours.»

«Je pense que je me suis fait un groupe d’employés loyaux, car ils ne peuvent pas vraiment avoir ça en nulle part d’autre.»

En plus de la journée supplémentaire de repos, Mme Ellis estime que cette façon de faire donne plus de flexibilité aux employés.

«On a des rendez-vous partout, que ce soit chez le docteur ou ailleurs. On a des choses qui surviennent et on n’a pas le choix, mais avec la semaine de quatre jours, on a cette flexibilité-là.»

«On s’est aperçu qu’il y avait beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients. Ç’a été surtout très bon pour la santé mentale.»

Satisfait des résultats

Même si l’initiative n’est vieille que de sept mois chez Enseignes Pattison, Christian Duguay s’est lui aussi dit satisfait des résultats jusqu’à maintenant.

«On ne se fera pas de cachettes, le travail d’usine, ça peut être exigeant. Les travailleurs sont debout pratiquement toute la journée. Donc, le fait de leur donner une journée de repos de plus, ç’a été bien accueilli.»

«On voit aussi que les gens y vont à fond du lundi, jusqu’à la fin de leur “shift” le jeudi après-midi. On a des employés heureux et des employés qui sont heureux performent mieux. On ne sait pas si ça va changer, mais pour le moment, on a atteint notre objectif.»

Les employés de bureau ne profitent toutefois pas de ce genre de semaine. Par contre, M. Duguay explique que l’entreprise compense en leur donnant l’occasion de travailler quelques jours à domicile.

Une véritable réorganisation du travail

Selon Arnaud Scaillerez, les entrepreneurs développent leurs semaines de quatre jours de deux façons. La première est de conserver le traditionnel 40 heures/semaine, mais à l’intérieur d’une période de quatre jours.

«L’avantage, c’est que le salarié garde le même salaire et bénéficie de trois jours de libre dans la semaine. L’inconvénient, chez certains, c’est qu’ils se sont rendu compte, après une certaine période de temps, que c’était fatigant de concentrer autant d’heures dans une si petite durée dans une semaine.»

L’autre, est de réduire le nombre d’heures. Cela peut s’accompagner d’une diminution de salaire. Dans certains pays et certaines entreprises, des expériences ont permis aux employés de travailler moins de 40 heures, mais de continuer à être rémunérés à temps plein.

«C’est intéressant pour les employés, car il n’y a pas de perte de pouvoir d’achat et en plus ils ont trois jours de libres par semaine.»

Selon M. Scaillerez, les pays scandinaves se démarquent particulièrement dans ce domaine, alors que certains investissent même des fonds publics pour financer ce mode de travail.

«Les pouvoirs publics ont accompagné ces mesures de réduction du temps de travail hebdomadaire ce qui fait que l’employé et l’employeur n’ont pas perdu de revenus. Des pays comme le Danemark pouvaient intervenir de cette façon. C’est aussi plus facile de le faire dans des pays où la population est plus réduite.»

Le modèle de 32 heures de travail par semaine sera d’ailleurs testé chez 200 entreprises en Espagne au cours de l’année.

Chez Enseignes Pattison on préconise le modèle des 40 heures en quatre jours. Les gens qui souhaitent faire des heures supplémentaires peuvent choisir de travailler les vendredis.

«Oui, ils commencent de bonne heure le matin, mais à 17h, c’est fini. Et, pour la plupart, ils n’ont pas besoin de travailler le vendredi qui était déjà une journée plus relax de toute façon.»

Formule hybride

Chez Merritt Press, on a plutôt adopté une formule hybride, laissant aux employés le choix du type de semaine qui leur convient le mieux.

«On en a qui rentrent plus tôt, alors qu’il y en a d’autres qui sont bien satisfaits avec un nombre d’heures réduit. Ils ont le choix d’augmenter leurs heures au besoin», explique Rebecca Ellis qui ajoute que, malgré le choix qu’ils ont fait, les employés sont heureux de profiter d’un plus long congé au bout du compte.

«Moi, tant que le travail est fait dans des délais raisonnables, ça me convient.»

Peu importe la méthode, M. Scaillerez note que les expériences les plus concluantes sont issues des efforts des employeurs de repenser le travail qu’ils demandaient à leurs employés.

«Si un employeur donne une semaine de 32 heures, mais qu’il impose aux employés de faire les mêmes tâches qu’en 40 heures, ça ne marche pas. Il faut vraiment réfléchir à la façon dont on va organiser le travail. Ça nécessite une réflexion, mais quand c’est fait sérieusement, ça fonctionne.»

Christian Duguay reconnaît que l’entreprise a dû s’adapter afin de composer avec certains inconvénients.

«Il y a des inconvénients dans le sens où des fois on aurait besoin de personnes le vendredi pour finir un travail qui presse. Ç’a été un irritant, mais on a su s’adapter et s’arranger avec les employés.»

Pourquoi pas au Nouveau-Brunswick?

Même s’il existe des cas au Canada et au Nouveau-Brunswick, ils demeurent néanmoins plus rares que dans d’autres endroits dans le monde.
Rebecca Ellis est même surprise que ce modèle ne soit pas plus présent.

«J’ai eu quelques entreprises qui m’ont contacté afin de voir comment ça fonctionnait, mais je n’ai pas vu qu’il y avait eu des actions par la suite. Ça me surprend, car il y a des avantages pour le personnel et même pour l’entreprise.»

Selon Arnaud Scaillerez, certains facteurs font en sorte que ce ne soit pas si populaire au Canada.

«Si on regarde le droit du travail au Canada, c’est encore un droit qui est très favorable à l’employeur. Toute mesure qui peut aller à l’encontre du droit de gestion de l’employeur est déjà perçue avec un peu plus de méfiance que dans d’autres pays.»

La taille du pays et la gestion de certains dossiers par province viennent aussi compliquer la mise en place d’une législation uniforme. Pour un pays comme l’Islande, qui compte quelque 360 000 habitants, il est plus facile, selon Arnaud Scaillerez, d’étendre un mode de travail du genre plus rapidement que dans un pays comme le Canada qui en compte près de 37 millions.

Ce n’est toutefois pas impossible.

«Ça (le Canada) reste quand même un pays où, contrairement aux États-Unis, il existe beaucoup plus de solidarité et d’intervention publique. On l’a vu lors de la pandémie alors qu’il y a eu des choses qu’on ne croyait pas possibles», a expliqué M. Scaillerez.

De plus, l’avènement du télétravail peut servir de pont vers de nouvelles méthodes de gestion des ressources humaines.

«Il y a des entreprises qui se sont dit qu’ils ne feraient jamais ça (télétravail), car ça semblait trop compliqué. On a été un peu obligés de le faire, mais il y a encore des entreprises qui continuent de le faire», a noté Arnaud Scaillerez.

«La pandémie nous a démontré qu’il existait plein de nouvelles organisations du travail que l’on imaginait impossible au Canada et on les a faites. Alors la semaine de quatre jours, il y a des entreprises qui y réfléchissent.»

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