Il y a deux semaines, le premier ministre Higgs évoquait l’idée de lever le moratoire sur le gaz de schiste au Nouveau-Brunswick, une perspective qui réjouit les acteurs de cette industrie, mais qui soulève l’ire des partis d’opposition et de groupes environnementaux.

Face à l’explosion des prix du gaz en raison de l’invasion russe en Ukraine, Blaine Higgs a dit envisager, il y a une dizaine de jours, de lever le moratoire sur le gaz de schiste au Nouveau-Brunswick.

Ce n’est pas la première fois que le premier ministre du Nouveau-Brunswick évoque cette idée. Il en avait fait un enjeu lors de la campagne électorale en 2018 alors qu’il promettait de lever le moratoire dans la région de Sussex.

Cette éventualité a de quoi réjouir Jason Jaskela, président et chef de la direction de Headwater Exploration (autrefois Corridor Ressources), une entreprise qui exploite une trentaine de puits de gaz de schiste dans le gisement de Hiram Brooke, près de Sussex.

«C’est formidable que le premier ministre en parle, lance M. Jaskela. Ils en parlent depuis un moment, il y a encore du travail avant qu’on en arrive là, mais il y a des occasions pour nous qui paraissent intéressantes. Si le moratoire est levé, on investira sans doute du capital dans la province», indique M. Jaskela.

D’après le ministère des Ressources naturelles, les puits de gaz de schiste exploités par Headwater Exploration produisent annuellement environ 49 millions de mètres cubes de gaz naturel. Le sud de la province aurait des réserves d’environ deux milliards de mètres cubes. Le Ministère indique toutefois qu’il reste à voir s’il est possible d’en extraire la totalité.

«Il y a deux zones d’intérêt, soit le gisement de Hiram Brooke où l’on produit déjà, et le gisement de Frederick Brooke, ce à quoi a fait référence le premier ministre, dit Jason Jaskela. C’est une ressource importante, les réserves de gaz qu’on y retrouve sont énormes. Si on peut les extraire de manière économique, ça offre un potentiel intéressant pour les provinces maritimes afin qu’elles soient autosuffisantes.»

Pour l’instant, les travaux nécessaires afin d’évaluer le potentiel économique du gisement de Frederick Brooke n’ont pas été effectués, mais une levée du moratoire permettrait de procéder, ajoute M. Jaskela.

Une industrie contestée

L’industrie du gaz de schiste a été à la source de plusieurs contestations au Nouveau-Brunswick depuis une dizaine d’années.

Les opposants s’inquiètent notamment des impacts environnementaux de l’industrie, particulièrement la fracturation hydraulique, qui consiste à injecter, à très haute pression, un mélange d’eau, de sable et des produits chimiques dans de profonds puits. Cette technique permet ainsi de fracturer le schiste argileux, une formation rocheuse à texture feuilletée, et d’en libérer le gaz naturel qui s’y retrouve.
En 2013, les tensions entourant l’industrie du gaz de schiste ont été exacerbées lors de manifestations dans le comté de Kent où des voitures de la GRC ont été incendiées.

C’est dans ce contexte que le gouvernement libéral de Brian Gallant a instauré en 2014 un moratoire sur l’exploration du gaz de schiste. Deux ans plus tard, la Commission du Nouveau-Brunswick sur la fracturation hydraulique avait retenu cinq conditions afin que le moratoire soit levé, notamment l’établissement d’un contrat social en faveur de l’exploitation de cette ressource auprès des Néo-Brunswickois.

La Commission demandait aussi la création d’un organisme de réglementation indépendant afin «de renforcer la surveillance et l’évaluation par le Nouveau-Brunswick de la mise en valeur du gaz de schiste pour ce qui est d’en comprendre les effets cumulatifs, y compris ses répercussions sur la santé humaine et l’environnement.» Des solutions devraient aussi être développées afin de gérer les eaux usées produites lors de la fracturation hydraulique.

«Choquant», dit l’opposition

Pour Kevin Arseneau, député vert de la circonscription de Kent-Nord, il ne fait aucun doute que le gouvernement n’a pas les coudées franches pour aller de l’avant avec la levée du moratoire.

«C’est choquant que le premier ministre n’ait fait aucune démarche pour sonder l’opinion publique, dit M. Arseneau. Il y a encore une vive opposition au gaz de schiste dans la province. Il y a des mécanismes en place afin de nous permettre de réfléchir à la levée du moratoire et selon moi, il n’y a rien qui a été fait en ce sens, ces critères n’ont pas du tout été satisfaits.»

René Legacy, député libéral de la circonscription de Bathurst-Ouest-Beresford, abonde dans le même sens.

«D’après les premières réactions, je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il y a de l’acceptabilité sociale pour le gaz de schiste. La deuxième condition, soit d’avoir de l’information claire sur les impacts et d’avoir un système de protection bien établi, était aussi importante. Il n’y a aucun travail qui a été fait là-dessus. Juste de dire qu’il y a une guerre en Ukraine et qu’on a besoin de plus de sources d’énergie, ce n’est pas suffisant», déplore-t-il.

L’idée de la levée du moratoire est aussi qualifiée de frivole par Lois Corbett, directrice générale du Conseil de conservation du Nouveau-Brunswick. Exploiter des carburants fossiles, alors que la planète est en pleine crise climatique, est tout simplement irresponsable, juge l’écologiste.

«Tout genre de développement dans le secteur du gaz n’en vaut pas la peine vu la crise à laquelle nous faisons face en raison du changement du climat, lance Mme Corbett. La plus grosse inquiétude, c’est la menace de ces techniques d’extraction sur nos réserves d’eau potable et c’est ce qui avait convaincu les Néo-Brunswickois de dire non au gaz de schiste avant la mise en place du moratoire. Ça n’en vaut pas le risque. La province n’avait pas de mécanismes ou de politiques pour adéquatement protéger son eau potable des impacts de la fracturation. Il n’y a eu aucun progrès.»

Headwater Exploration admet être incapable de dire si les Néo-Brunswickois sont prêts à accepter un plus grand déploiement de l’industrie du gaz de schiste. De toute façon, il est encore tôt, ce n’est pas demain la veille que son entreprise pourra étendre ses activités dans la province et des consultations seront nécessaires.

«Je ne crois pas que nous verrons quoi que ce soit arriver avant les deux prochaines années, prédit M. Jaskela. Il faudra mener des consultations, notamment avec les premières nations et les autres citoyens, afin de nous assurer qu’ils appuient le développement de cette industrie. Nous n’irons pas de l’avant à moins d’avoir l’acceptabilité sociale nécessaire.»

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