Alors que le gouvernement dit vouloir réduire notre dépendance aux importations de nourriture provenant de l’extérieur de la province, plusieurs agriculteurs sont d’avis que Fredericton s’intéresse trop à l’agriculture d’exportation et ne fait pas le nécessaire pour soutenir les productions locales.

Selon la Stratégie sur les boissons et les aliments locaux, les ménages du Nouveau-Brunswick dépensent annuellement 2,4 milliards $ pour l’achat d’aliments, dont la grande partie est produite à l’extérieur de la province.

Jean-Eudes Chiasson, un membre travailleur de la Coopérative Ferme Terre Partagée avec plus de quarante ans d’expérience en agriculture, se souvient pourtant d’une époque où les agriculteurs de la province nourrissaient davantage leurs concitoyens.

«Dans les années 1970, je vendais une centaine de bœufs par année pour les congélateurs des gens de la région. Pendant les années 1980, on en vendait un peu, mais dans les années 1990, je crois que j’en ai vendu un seul», se désole M. Chiasson.

Il avance que les changements dans nos habitudes de consommation – la plupart des Néo-Brunswickois font leurs provisions dans des épiceries où les aliments viennent de l’extérieur – expliquent en grande partie le déclin de la production de bœufs dans la province et la disparition graduelle des fermes du Nouveau-Brunswick.

D’après Statistique Canada, il y avait 4551 fermes Néo-Brunswickoises en 1976. Aujourd’hui, on en compte 1851.

Bernadette Goguen, une productrice de pommes de Cocagne, croit qu’il est temps que le gouvernement en fasse davantage afin d’améliorer sa souveraineté alimentaire.

«Éventuellement, il va falloir faire quelque chose. Il n’y a que 7% des légumes que l’on consomme qui sont produits ici. Ce n’est pas beaucoup», analyse Mme Goguen.

Le Nouveau-Brunswick pourrait par exemple en faire plus en organisant ses fermes en réseaux afin de nourrir les communautés avoisinantes.

Du côté du gouvrnement, on dit vouloir prendre des mesures pour «produire et transformer davantage de nos propres aliments afin que nous puissions réduire notre dépendance à l’égard des importations.»

C’est l’un des objectifs prévus dans la Stratégie sur les boissons et les aliments locaux du ministère de l’Agriculture, de l’Aquaculture et des Pêches (MAAP).

Le document, présenté en janvier 2021, note par exemple que la production de certaines denrées alimentaires (pommes de terre, bleuets sauvages, fruits de mer, sirop d’érable et canneberges) dépasse largement notre consommation. Le Nouveau-Brunswick est autosuffisant en produits laitiers, en poulets, en dindes et en œufs grâce au système de gestion de l’offre par quotas.

Or, dans d’autres secteurs, on ne produit que très peu. À l’exception des pommes de terre, le MAAP estime que seulement 7% des légumes consommés par les Néo-Brunswickois sont produits dans la province. Pour les fruits, c’est 32%, alors que la proportion est de 45% pour le bœuf et le veau, 22% pour le porc et 64% pour les céréales et les oléagineux.

Une agriculture d’exportation

D’après Statistique Canada, 28,2% des 734,2 millions $ de revenus générés par les fermes de la province en 2020 provenaient de productions de pommes de terre.

Pour Pierre-Olivier Brassard de la Coopérative Ferme Terre Partagée, Fredericton privilégie encore une agriculture d’exportation, une approche façonnée par une «pensée néolibérale voulant que la nourriture soit une marchandise à partir de laquelle tirer des profits».

La mondialisation du commerce et de l’agriculture a des conséquences néfastes dont nous avons été témoins avec l’explosion du prix de la nourriture en raison de la perturbation des chaînes d’approvisionnement lors de la pandémie ou à cause de la guerre en Ukraine, illustre-t-il.

«On voit qu’il y a un sérieux manque de résilience dans le modèle agricole mondial et provincial. Il y a des choses qui se passent à 10 000 km de chez nous qui peuvent nous toucher encore plus que ce qui se passe chez le voisin. La relève agricole, axée sur les fermes nourricières, c’est donc super important», analyse-t-il.

Suzanne Fournier, directrice générale du chapitre néo-brunswickois de l’Union nationale des fermiers, ajoute que malgré la bonne volonté du gouvernement, de nombreuses barrières systémiques nuisent au développement de l’agriculture axée sur la communauté et les achats locaux.

«On aimerait bien voir le gouvernement mettre en place des mesures qui appuient les petits agriculteurs et leur permettent de vendre dans les grandes épiceries parce que c’est là que la majorité des gens font leurs commissions. Quand on commence à avoir ce genre de discussions, on se confronte toujours à des difficultés entourant la gestion des approvisionnements, le protectionnisme et  le libre échange», se désole-t-elle.

C’est ce qui fait dire à M. Brassard que les communautés devront créer leurs propres institutions locales afin de devenir fortes et résilientes sur le plan alimentaire.

Une stratégie qui n’impressionne pas les agriculteurs

Dans un communiqué publié en mai, le ministère de l’Agriculture, de l’Aquaculture et des Pêches (MAAP) se félicite des retombées liées à la première année de la Stratégie sur les boissons et les aliments locaux. On y apprend notamment que 41 serres et projets de culture en intérieur et 11 projets d’expansion pour des abattoirs et boucheries locales ont été soutenus. Deux abattoirs ont aussi vu le jour.

Le MAAP se réjouit de voir que la production de légumes a augmenté de 24% en 2021, une augmentation qui s’explique notamment par une production accrue de citrouilles, de courges, de maïs et de brocoli.

Or, d’après le recensement de l’agriculture de 2021 de Statistique Canada, la production de légumes a chuté dans la province, passant de 695 à 624 hectares.
Comment expliquer ces différences? D’après une porte-parole du MAAP, l’augmentation de 24% est attribuable à un volume de production plus important et non à la superficie de légumes en champ.

Pour le président de l’Alliance agricole du Nouveau-Brunswick, Christian Michaud, cette manière d’interpréter les chiffres est trompeuse.

«Ils ont comparé la pire année (2020) de sécheresse qu’on a eue depuis longtemps avec 2021, qui était presque une année record de production. C’est trompeur, c’est de la bullshit», lance-t-il.

M. Michaud, un agriculteur de Bouctouche, dit d’ailleurs douter de l’efficacité de la Stratégie du MAAP, qui n’a pas de cibles chiffrées.

«Honnêtement, on trouve que c’est un morceau de papier avec des mots dessus qui ne valent pas grand-chose s’il n’y a pas de vrais investissements derrière, déplore-t-il. Ils se donnent déjà des tapes dans le dos, comme s’ils avaient fait une bonne job, après un an, on trouve que c’est un peu prématuré.»

La Stratégie sur les aliments et les boissons locaux 2021-205 comprend trois piliers (Cultiver NB, Acheter NB et Nourrir NB) afin d’améliorer la résilience alimentaire de la province d’ici 2025.

Le document présenté par le MAAP en janvier 2021 ne compte toutefois aucun objectif ou ciblé pour les quatre dernières années de la stratégie. D’après une porte-parole du MAAP, un comité composé d’acteurs de l’industrie et de représentants des collectivités autochtones est chargé de concrétiser la stratégie grâce à des plans d’action annuels qui seront dotés d’une série de mesures de rendement. Alors que l’année est déjà bien entamée et que la saison agricole bat son plein, le plan d’action de la deuxième année ne sera dévoilé que dans les semaines à avenir.

logo-an

private

Vous utilisez un navigateur configuré en mode privé ou en mode incognito.

Pour continuer à lire des articles dans ce mode, connectez-vous à votre compte Acadie Nouvelle.

Vous n’êtes pas membre de l’Acadie Nouvelle?
Devenez membre maintenant

Retour à la page d’accueil de l’Acadie Nouvelle