Annik Lauriault: le tissu social de l’âme

CARAQUET – Le tissu. Matériau qui habille l’Homme et ses cultures depuis Adam et Ève. Étoffes de grand prix ou tissées à partir d’herbes longues comme le faisaient nos ancêtres jadis, pour ensuite les teindre de couleurs résistant au temps. Texture à la fois solide et fragile. Quand une maille faiblit et se détache, le tissu devient lambeaux tordus de douleur.

Il y a peu de temps, Annik Lauriault a vu le maillon d’une relation personnelle se défaire. Ç’a presque coûté la vie de son père, qui fut terrassé par une crise cardiaque. Au moment du malheureux événement, la jeune artiste peintre commençait sa réflexion pour coucher sur toiles ce qui allait devenir sa toute nouvelle exposition intitulée Tissu, en montre à la Galerie d’art Bernard-Jean du Centre culturel de Caraquet.

«Mon exposition ne devait pas s’appeler Tissu au départ. Pour être franche, je ne savais pas trop quelle forme ma nouvelle série d’oeuvres allait prendre. J’explorais. Quand mon père est tombé malade, ça m’a bouleversée. Du coup, je me suis mise à penser à cet important bout de tissu social de ma vie qui était en train de se déchirer. La peur de perdre mon père, qui a été et qui est encore très important dans ma vie, m’a forcée à réfléchir sur ma relation avec lui», confie Annik Lauriault.

Son père s’est depuis remis de sa maladie et Annik Lauriault a poursuivi sa réflexion sous le thème du textile, qui a pris une allure hautement symbolique dans ses tableaux.

Dans son exposition Tissu, c’est d’ailleurs une véritable ode à la vie qu’Annik Lauriault nous offre. Dans certaines toiles, elle évoque la méthode ancienne de teindre les tissus, où l’eau et la fluidité des couleurs prédominent sur l’aspect plus vaporeux des oeuvres trônant pourtant sur la partie supérieure des toiles de forme rectangulaire. Une façon abstraite de représenter l’être humain qui tente de se forger une image publique de sa personnalité, alors que dans les bas-fonds de son âme se cache tout un magma de sentiments refoulés ou de forces tranquilles.

Dans un autre tableau, Annik Lauriault représente une corde à linge, à laquelle est suspendu ce qui semble être des vêtements fouettés par le vent, dont on ne reconnaît que des silhouettes fugaces.

«C’est un peu comme si on ne conservait que le souvenir des fibres de ces morceaux de tissus séchant ainsi au grand air. J’imagine le regard d’un enfant comme celui de mon fils qui regarde les cordes à linge et qui n’en retient que les couleurs et la matière un peu abstraite dans sa mémoire. En même temps, ça pose la question à savoir qu’est-ce qui est le plus important: le vêtement, ou la fibre dont il est fait?», exprime Annik Lauriault, alors que nous faisons le tour de sa série de tableaux.

En somme, Annik Lauriault s’est inspirée de gens de son entourage pour peindre ses toiles. Elle a puisé en chacun d’eux l’essence de ce qu’ils représentaient pour elle, la fibre dont ils sont faits, justement, et qui, mis ensemble, forment le tissu social de son âme. Elle dédie d’ailleurs son exposition à son père.

Il s’en dégage ainsi une grande fluidité, un jeu de transparence qu’elle avait déjà exploré dans sa précédente exposition, Réflexion sur Réfraction, présentée au même endroit il y a deux ans.

«Sauf que, comme l’exposition s’inscrit dans la série Mémoires visuelles pour le 50e de la ville de Caraquet, j’ai voulu me questionner sur l’importance du tissu social de la ville et de moi-même par rapport à mon entourage. C’est spécial le tissu social! Quand mon père est tombé malade, ç’a déclenché ma réflexion sur l’importance des gens autour de soi, le fait de leur laisser une place dans notre vie et de les accepter tels qu’ils sont. Mes oeuvres témoignent de cet espoir que j’ai que le tissu social autour de moi soit toujours sain», souligne Annik Lauriault.

Pour compléter le tout, une installation faite d’un cadrage de bois traversé par des dizaines de fils tendus trône au centre de la galerie d’art. Des bandelettes de tissus jonchent le sol près de l’installation.

«Ça représente à la fois un métier à tisser et, plus symboliquement, un écran d’ordinateur. Facebook est devenu le nouveau tissu social virtuel de notre temps. Sur les bandelettes de tissus, les gens peuvent écrire un souhait ou une prière par rapport à leur ville ou à leur région, pour ensuite les faufiler entre les fils», explique Annik Lauriault, un sourire en coin.

L’exposition Tissu est en montre jusqu’au 15 mai.