Prudent: la déportation poétique selon Georgette LeBlanc

MONCTON – Après Alma et Amédé, Georgette LeBlanc aborde, dans son troisième recueil, un épisode du Grand Dérangement par le biais du personnage de Prudent. Un ouvrage poétique, dérangeant et poignant qui relate la mutinerie de 232 déportés acadiens embarqués de force sur le Pembroke vers la Virginie.

Dès la sortie de son premier livre, Alma, en 2006, la poète de Baie-Sainte-Marie a marqué le paysage littéraire par sa poésie narrative. Trois recueils plus tard, l’auteure acadienne continue d’avoir de l’audace. Si on reconnaît son imaginaire singulier et sa langue qui lui est propre, on est touché cette fois par le périple de Prudent Robichaud, un Acadien âgé de 86 ans, traducteur, embarqué à Port-Royal sur le Pembroke avec 231 autres déportés à destination de la Virginie. Georgette LeBlanc raconte que ce troisième recueil, qui s’intitule Prudent (Éditions Perce-Neige), s’inspire de son ancêtre Prudent Robichaud dit l’Aîné. Elle s’est intéressée d’abord au personnage et au rôle qu’il a joué dans cet événement tragique.

«Au début, je n’étais pas sur une grosse mission de parler de la déportation, mais c’est le personnage qui m’a amenée là», a indiqué Georgette LeBlanc. Un recueil longtemps muri qu’elle avoue avoir eu du mal à extirper en raison de la complexité de l’histoire. Avant d’entreprendre l’écriture, elle a mené de nombreuses recherches, précisant toutefois qu’il ne s’agit pas d’un roman historique. Son écriture est d’abord poétique, bien qu’elle respecte la chronologie des événements. La poète, qui explore l’idée de la rébellion et des leaders, a lu, entre autres, sur Martin Luther King et Gandhi. Prudent Robichaud cherchait à assurer un climat de paix par la négociation, contrairement à d’autres personnages qui auraient voulu se révolter, le faisant paraître ainsi un peu comme un traître. Malgré tout, Prudent Robichaud a été enchaîné et embarqué sur le Pembroke pour être déporté comme les autres, raconte Georgette LeBlanc, qui met en lumière toute la question d’identité et d’appartenance à un groupe.

«Comme Acadienne de la Baie, culturellement, je me sens autant Américaine, Canadienne que francophone. Est-ce que ça veut dire qu’on est moins Acadien? Je ne voulais point raconter la déportation et écrire une autre tragédie. Même si l’événement en soi était tragique et inadmissible, je refuse de croire qu’on est estropié et que c’est fini», a affirmé Georgette LeBlanc.

Dans cet ouvrage qui paraîtra à la mi-août, l’histoire est racontée à la fois par un narrateur et le personnage principal. Prudent livre en quelque sorte son dernier discours. Pendant la lecture, on arrive bien à s’imaginer ce qui s’est passé sur ce bateau, tellement c’est exprimé avec passion. Toute une galerie de personnages entoure Prudent. Selon le directeur des Éditions Perce-Neige, Serge Patrice Thibodeau, là où l’auteure se démarque de ses deux autres recueils et du corpus de la poésie acadienne, c’est qu’elle ose aborder de front un épisode du Grand Dérangement. Il compare cet ouvrage un peu à une tragédie grecque.

«Je pense qu’avec Prudent, elle a un doigté pour créer une tension. Cet homme a vécu une tragédie intérieure et à 86 ans tout ce dont il a cru s’effondre et il le reconnaît et il change son capot de bord. Il y a un revirement dans le personnage et dans son discours qui est dérangeant et déstabilisant. Ça nous interpelle parce que ça se passe sur un bateau en pleine déportation», a ajouté M. Thibodeau.

Le recueil Prudent sera lancé le 14 août, lors de l’ouverture du Festival Acadie Rock, à Moncton. Plusieurs fois primée pour ses deux premiers recueils, Georgette LeBlanc, qui est aussi scénariste, a travaillé, entre autres, à l’écriture de la télésérie Belle-Baie.