Sam De Grasse, le «père spirituel» crapuleux de Robert Maillet

CARAQUET – Bien avant que Robert Maillet ne vienne apposer sa griffe avec ses personnages de colosse monstrueux, il y a eu un Acadien qui a horrifié les cinéphiles du début du XXe siècle en interprétant les plus terribles perfides de la fiction. Samuel De Grasse (DeGrâce), qui a vu le jour à Bathurst, a tourné dans près de 120 films, dont plusieurs sont depuis devenus des classiques du 7e art.

Bien qu’il gravite depuis quelques années dans l’entourage du théâtre et de l’industrie cinématographique, c’est en avril 1914 que l’ancien dentiste devenu acteur fera officiellement ses débuts en tenant le premier rôle dans le western Texas Bill’s Last Ride. Il est alors âgé de 38 ans et il tournera dans pas moins de 23 courts-métrages pendant cette même année.

Dès 1915, De Grasse associe son nom à l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma en interprétant le sénateur Charles Sumner dans The birth of a nation, du grand D.W. Griffith. La même année, il sera aussi Silent Smith dans Martyrs of the Alamo, qui traite de la célèbre bataille du même nom. Si le film est plus ou moins réussi, il n’en demeure pas moins déterminant puisque De Grasse y fait la rencontre de celui qui deviendra son grand ami, l’unique Douglas Fairbanks et première véritable vedette du cinéma d’action.

Ensemble, De Grasse et Fairbanks tourneront pas moins de sept films qui connurent tous de grands succès. En 1916, ils enchaînent coup sur coup Intolerance, autre bijou historique de D.W. Griffith, The good bad man et The half-breed, un western dans lequel De Grasse a l’occasion de jouer pour la première fois un méchant, le corrompu shérif Dunn. Suivront l’escroc Steve Shelby de Wild and Wooly (1917), le félon Prince Jean de Robin Hood (1922) et le lieutenant Michel de The black pirate (1926).

Le soir de la première de Robin Hood, Fairbanks dira au New York Times: «Sam vole carrément le show. Il est certainement le plus méprisable et le plus horrible de tous les vilains maléfiques de l’industrie cinématographique.»

Désormais abonné aux rôles de crapule, il sera aussi le meurtrier Steve Honeycutt de Heart o’ the hills (1919), le traître Talleyrand de The fighting eagle (1927), le compte Guillot de Morfontaine de When a man loves et le cruel Roi James II de The man who laughs (1928), qui sont d’autres inévitables du cinéma muet.

En 1919, le Chicago Herald Examiner fit l’éloge de De Grasse après la sortie de Heart o’ the hills: «Il a cette habileté unique d’être capable d’exciter le public sans faire des grimaces comme c’était la coutume parmi ceux qui interprétaient des vilains à l’écran. À l’évidence, il est celui qui va mettre un terme à la façon dont un méchant doit être interprété à l’écran.»

De Grasse tournera aussi dans plusieurs autres grands succès, tels que Blind husbands, d’Erich von Stroheim, The king of kings (1927), de Cecil B. DeMille, et Our dancing daughters (1928).

D’autres réalisateurs de renom feront appel à ses services au fil des ans, soit Raoul Walsh, Allan Dwan, John Ford, Frank Lloyd, Donald Crisp, Lewis Milestone et Harry Beaumont. Il fera aussi l’acteur à quelques reprises pour son frère, Joseph, qui a réalisé près de 90 films de 1914 à 1926.

Outre Fairbanks, son chemin a croisé la route de plusieurs vedettes de l’époque, à commencer par Lillian Gish, Joan Crawford, Mary Pickford et Lon Chaney.

En 1924, dans le livre Stardust and Shadows de l’auteur Charles Foster, Chaney dira d’ailleurs des frères De Grasse: «Joe et Sam sont parmi les personnalités les plus talentueuses dans l’industrie. Joe, qui est aussi un acteur compétent, est un réalisateur accompli, ferme dans ses demandes quoique gentil dans sa façon de négocier avec les différents tempéraments que l’on peut trouver dans l’industrie du cinéma. Sam est le seul acteur que je connais qui peut horrifier un public sans maquillage et autres gesticulations grotesques. Il joue avec la caméra. Il est également le seul acteur que je connais qui continue de jouer entre les prises. Joe et Sam forment une rare paire. Ils ont donné au cinéma non pas une, mais deux nouvelles dimensions.»

Quand de tels compliments proviennent d’un acteur qui a son nom sur le Walk of Fame sur Hollywood Boulevard, c’est plutôt révélateur du talent des frères De Grasse.

Sam De Grasse mettra un terme à sa carrière d’acteur en 1930. Il est décédé en novembre 1953.