FrancoFête: le défi de la diffusion du spectacle francophone

«Savez-vous comment on devient millionnaire dans l’industrie du spectacle? On commence milliardaire!», a lancé le directeur général de la salle Au Vieux Treuil des Îles-de-la-Madeleine, Émile Deraspe. Il s’adressait ainsi à une centaine de délégués de la FrancoFête en Acadie qui ont discuté des défis de la diffusion du spectacle francophone. La question financière demeure un enjeu majeur.

Comment attirer le public dans les salles de spectacle? Tous s’entendent pour dire qu’il n’y a pas de solution miracle et que l’aspect pécuniaire ne constitue certainement pas la motivation première des diffuseurs qui espèrent tout de même couvrir leurs frais. Bien connaître son marché et créer des expériences uniques figurent parmi les moyens avancés par les cinq experts qui ont pris part, mercredi, à cette table ronde animée par Marie-Claude Rioux. Émile Deraspe, qui œuvre dans le domaine culturel depuis de nombreuses années, suggère aux diffuseurs de diversifier leurs revenus le plus possible, de bien choisir leurs canaux de communication en fonction des artistes et du public cible. Il faut oser sortir du cadre pour se faire connaître.

«Quand on a fait venir Ode à l’Acadie, le spectacle n’était pas connu aux îles. On est allé les faire chanter au Tim Hortons sur l’heure du dîner et à la cafétéria de l’hôpital pour les faire connaître», a raconté M. Deraspe.

En 17 ans, la directrice du développement culturel au Carrefour communautaire Beausoleil à Miramichi, Line Thibodeau, a rarement vu sa salle pleine. Celle qui œuvre dans un milieu minoritaire francophone précise qu’elle est en constant développement de public.

«Il n’y a presque pas de spectacles qui s’autofinancent, même des grosses têtes d’affiche, des Zachary Richard et des artistes en humour», a expliqué Mme Thibodeau en entrevue à l’issue de la table ronde.

La discussion lui a permis de pousser sa réflexion comme diffuseur. Elle admet que pour les artistes, cela peut être difficile de jouer dans des salles à moitié pleines, mais c’est la réalité.

«L’important pour moi, c’est que les spectateurs qui étaient là ont apprécié l’expérience.»

Comme d’autres intervenants, elle suggère d’oser bousculer les choses et de changer parfois la configuration des salles afin de créer de meilleures expériences à la fois pour le public et l’artiste. On peut, par exemple, présenter un concert en format cabaret avec les spectateurs et les artistes sur la scène.

L’offre et la demande

«Tout le monde ne peut pas être dans une salle de spectacle tout le temps», a partagé l’auteur-compositeur-interprète et producteur d’événements, Ronald Bourgeois.

Le nombre d’artistes qui proposent des produits de qualité est en croissance. Selon lui, le diffuseur a le défi de bien comprendre les besoins de sa communauté en terme de programmation, au lieu de se fier juste à ses coups de coeur. Ronald Bourgeois estime que le succès ne dépend pas seulement du nombre de spectateurs, mais de l’appréciation du public.

Pour rejoindre le public, le contact humain est important dans des villes comme Halifax, inondée d’activités. «Il ne suffit pas d’un tweet pour dire que la job est faite.»

Récemment pour le spectacle de Zachary Richard à Halifax, il a mis sur pied une campagne téléphonique.

«Il faut revenir à du terre à terre et au contact humain.»

Pour sa part, l’agente d’artiste Carole Chouinard suggère aux diffuseurs qui oeuvrent en région de présenter moins de spectacles, mais de trouver sa niche. Émile Deraspe rappelle que les diffuseurs de spectacles sont non seulement en concurrence avec les événements culturels, mais avec toutes les activités, que ce soit les tournois de hockey ou autre.

Écouter ses émotions

D’après le directeur du Chat Noir et le Festival Voix de fête à Genève, Roland LeBlevennec, les programmateurs ne doivent surtout pas mettre de côté leurs émotions. Il les encourage à prendre des risques et à être visionnaires. Il a cité en exemple, la première fois qu’il a invité les Païens à son festival. Il encourage les programmateurs à se regrouper pour faire de meilleurs choix.

«Le réflexe des programmateurs est parfois d’aller voir le nombre de visionnements sur YouTube, mais ce n’est pas parce qu’il y a un million de visionnements qu’il y aura forcément un million de spectateurs dans la salle.»

Si certains artistes sont plutôt frileux à se vendre. Il reste que la façon de communiquer et de parler de son œuvre, tout en restant intègre, est importante, considère le directeur général de Musique NB et percussionniste des Païens, Jean Surette. Le professeur de marketing du Collège communautaire du Nouveau-Brunswick à Dieppe, Jean-Claude Poitras, a tendu la main au monde artistique en les encourageant à faire appel à des spécialistes du marketing. La promotion ne relève pas seulement du diffuseur.

Les partenariats sont non seulement nécessaires avec le monde culturel, mais aussi avec le milieu des affaires. Il faut parfois mettre son orgueil de côté pour collaborer avec la compétition.

«Il n’y a pas de solution miracle. Des fois, c’est juste des petits gestes qui vont faire la différence comme s’associer à la compétition. J’avais un peu difficulté avec ça avant, mais on vient de s’associer à une salle de spectacle gérée par des bénévoles qui ont le réseau de personnes et de notre côté, nous avons l’expertise technique et de présentation de spectacles», a indiqué Line Thibodeau.

Les finances

Ronald Bourgeois a compris depuis longtemps que pour gagner sa vie dans les arts, il fallait qu’il fasse autre chose. Il s’est donc éloigné de la chanson pour un certain temps afin d’aller travailler en cinéma et en télévision. Ce dernier reproche aux politiciens qui prennent les décisions ne pas connaître vraiment la valeur de la culture.

Les cachets des artistes n’ont pas augmenté depuis 15 ans, a mentionné Carole Chouinard. Et pourtant, tout coûte de plus en plus cher. Mais les diffuseurs n’ont pas toujours les moyens d’offrir des cachets plus élevés. Des diffuseurs font face à un manque de ressources humaines et financières. De plus, parfois l’économie locale ne leur permettent pas d’augmenter le prix des billets.