Pourquoi l’Ouest?: la fracture sociale de la conquête pétrolière

Pourquoi l’Ouest? À lui seul, le titre de la nouvelle œuvre théâtrale d’Emma Haché peut déjà susciter la réflexion. Quinze ans de conquête du klondike pétrolier, des milliers d’allers-retours – parfois d’allers simples – de travailleurs d’ici nourrissant des espoirs d’une prospérité nouvelle.

Espoirs parfois déçus laissant en leur sillage des déchirements familiaux ainsi qu’une fracture sociale dont les générations suivantes pourraient peiner à se remettre… Est-ce que tout ça en valait la peine, au final?

À travers le regard de Fabien (Ghislain Basque), père de famille de plus en plus blasé par l’aventure pétrolière malgré la manne matérielle que celle-ci lui rapporte, de celui d’Adélie (Diane Losier), son épouse, soucieuse d’une vie de famille normale qui lui échappe, ainsi que celui de Lucie (Joannie Thomas), adolescente qui constate avec effroi la fracture générationnelle que la quête de l’or noir a jetée sur elle-même et sa communauté, Emma Haché cherche à susciter la réflexion avec Pourquoi l’Ouest?.

En entrevue téléphonique, la dramaturge de Lamèque, qui signe également la mise en scène de la pièce, le reconnaît d’emblée: le constat, du moins sous les traits de ses personnages, est plutôt sombre et sans ambiguïté.

«L’idée n’est pas de garrocher des roches à personne, mais plutôt de voir la chose de manière plus globale. Qu’est-ce que tu construis quand tu es toujours en absence? Que sommes-nous prêts à sacrifier, que ce soit notre santé ou notre vie familiale, pour plus d’argent? Et surtout, à quel moment tout ça a commencé à déraper? Ce sont des questionnements qui m’ont alimenté tout au long de mon processus d’écriture», souligne Emma Haché.

Si la femme de théâtre avoue utiliser sans pudeur le drame pour inciter le public à s’émouvoir et à réfléchir, le corpus de Pourquoi l’Ouest? n’est pas uniquement le fruit de son imaginaire. Au cours des deux dernières années, Emma Haché s’est rigoureusement documentée sur le sujet en allant à la rencontre des gens, notamment dans des cafés et par le biais de conférences publiques.

Au cours de ses échanges, elle dit avoir recueilli de nombreux témoignages dans lesquels il se dégageait une certaine morosité par rapport à la conquête du pétrole.

«Avec la fiction et grâce au drame familial de Fabien, Adélie et Lucie, je pouvais me permettre de visiter des zones plus obscures. Aussi parce que ça témoigne de choses qui ont été vécues. Depuis 15 ans, toute une génération de jeunes est partie travailler là-bas et ç’a véritablement eu un impact dans nos communautés. Ce que j’ai trouvé fascinant durant la création de la pièce, c’était comment cela avait contaminé le désir de construire quelque chose sur le plan familial ou sociétal. J’ai aussi l’impression qu’il y a des pressions sociales et politiques pour envoyer des gens là-bas, alors qu’il y aurait peut-être moyen de faire les choses autrement ici, de développer nos propres ressources chez nous. Car que je crois fermement que nous avons beaucoup de potentiel», estime Emma Haché.

Avec la sortie en novembre, en grande première au FICFA, du documentaire de Renée Blanchar Nos hommes dans l’Ouest, Emma Haché ne croit pas que ce soit totalement le fruit du hasard que sa nouvelle création théâtrale sur le même sujet soit mise au jour peu de temps après.

«Je crois que nous sommes prêts à avoir cette réflexion collective sur l’impact de l’Ouest dans nos vies. Cette réflexion peut aussi englober des enjeux plus grands, plus globaux qui nous dépassent, comme la crise environnementale planétaire ou encore l’idéologie de l’énergie à tout prix que revendique une petite poignée de grandes pétrolières qui influencent néanmoins nos vies. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre, mais j’ai hâte de voir comment le public réagira et si ça nous encouragera à aller quelque part, à bouger ensemble», exprime Emma Haché.

Pourquoi l’Ouest? sera présentée en grande première le 6 février, au Centre culturel de Caraquet. L’œuvre partira ensuite en tournée à travers la province: à Shippagan (École Marie-Esther) le 8 février, à Bathurst (École secondaire Nepisiguit) le 9, à Shediac (Polyvalente Louis-J.-Robichaud) le 10, à Edmundston (Amphithéâtre de l’UMCE) le 13, à Saint-Quentin (Polyvalente A.-J.-Savoie) le 14, à Dalhousie (École L.E.R.) le 15, à Moncton (théâtre l’Escaouette) le 18, à Fredericton (Centre communautaire Sainte-Anne) le 20, et à Neguac (Centre scolaire communautaire La fontaine) le 21 février.

Toutes les représentations auront lieu à 19h30, à l’exception de celle de Moncton, qui aura lieu à 14h.