Donald McGraw: le cercle de la réconciliation

Quand Donald McGraw a peint sa série de grands tableaux sur les chefs autochtones il y a plus de 15 ans, il n’avait aucune idée où cela allait le mener. Encore moins comment ses œuvres, criantes de beauté, allaient être reçues ou si elles allaient laisser une trace dans la mémoire collective.

Petit retour en arrière. Septembre 1999, le torchon brûle entre les pêcheurs de homard de la Première Nation d’Esgenoôpetitj (Burnt Church) et les pêcheurs non autochtones. Ce qui est désormais appelé la «Crise de Burnt Church» durera plusieurs mois et sera le théâtre de nombreuses altercations policières, de vandalisme et autres méfaits qui déborderont même de la localité amérindienne située tout près de Néguac, dans la Péninsule acadienne. À Shippagan, certains bateaux appartenant à des Autochtones seront partiellement ou totalement réduits en cendres.

Cet épisode laissera des cicatrices profondes de part et d’autre et se révèlera être un véritable catalyseur pour Donald McGraw, artiste peintre de Pokemouche pour qui ces événements ont tressaillé jusqu’au plus profond de son hypersensibilité.

«Je ne pouvais pas concevoir que nous en soyons rendus là, surtout du côté francophone, à se chicaner avec avec les Mi’kmaqs, qui ont pourtant été nos premiers alliés lors de notre arrivée en Acadie. L’idée de peindre des Amérindiens m’est donc venue tout naturellement. Les choses ont également fait en sorte que j’ai rencontré certains chefs, dont Peter Barlow. Quand j’ai eu l’idée de peindre son portrait, il s’était montré très réticent au début. Il m’a demandé d’où j’étais. Après lui avoir répondu, il m’a mentionné qu’il savait où était Pokemouche, car nous avions brûlé son bateau. Ça m’a saisi», relate l’artiste qui s’est depuis installé à Moncton.

Plus que de simples portraits, ses tableaux, la plupart grandeur nature, sont devenus de véritables symboles de paix, d’ouverture et de gloire aux Premières Nations qui étaient là bien avant nous et qui ont forgé notre histoire tout autant que les Blancs. Il avoue en outre qu’avant les émeutes et ses contacts directs avec des chefs de Premières Nations, il entretenait des préjugés coriaces, notamment en raison de son éducation ainsi que de la littérature de son enfance – dépeignant des «Indiens» ratoureux et crasse contre des cowboys blancs vertueux et presque toujours victorieux.

«Or, quand j’ai commencé à peindre mon deuxième tableau, j’ai vu un changement d’optique se matérialiser, précise l’artiste. Tout d’un coup, il y avait beaucoup de douceur, de bonté, mais aussi de souffrance dans ce que je peignais. Dans chacune de mes toiles, il y avait quelque chose que j’avais moi-même vécu. C’était comme si mon histoire et celle des Autochtones se fondaient l’une dans l’autre. Je me suis rendu compte que nous avions beaucoup de choses en commun. Ce n’était plus moi, ce n’était plus eux; c’est devenu ‘‘nous’’.»

De périple en périple

Cette série de toiles, autrefois appelée Le Cercle des Chefs, a connu plusieurs aventures depuis le début des années 2000, période pendant laquelle Donald McGraw l’a mise en œuvre. Exposée à quelques rares occasions dans la Péninsule acadienne, la série fut également en montre pendant plusieurs années dans sa propre galerie d’art-atelier, aménagée au sous-sol de sa vaste résidence d’alors aux abords de la rivière Pokemouche.

Donald McGraw

Au cours d’un long entretien réalisé il y a une dizaine d’années avec l’auteur de ses lignes, le sympathique artiste brillait de toute sa candeur en prenant soin d’expliquer chacune de ses œuvres, ses symboles cachés, le temps qu’il a abattu sur chaque trait de pinceau, sur le message, tout autant, qu’il souhaitait exprimer au final, coiffé des vertus de cette paix et de cet amour pour ses désormais amis et qui l’habitent encore aujourd’hui.

Par la suite, ses tableaux ont changé de mains, ont vu des portes s’ouvrir et se fermer, pour plus tard lui revenir après qu’il ait racheté l’ensemble de son catalogue. Entre-temps, Donald McGraw a aussi dû faire face à la maladie, le forçant à interrompre sa production et à ranger ses œuvres existantes pendant quelques années.

«Mais j’ai toujours eu espoir qu’un jour, ma série ressorte des placards et soit à nouveau montrée au public. Je ne savais pas quand ni comment. Mais j’ai toujours eu la conviction qu’elle était encore pertinente, même davantage de nos jours, étant donné que nous parlons beaucoup de réconciliation entre les Autochtones et les Blancs. Indirectement, c’était un peu ça aussi que je voulais souligner: nous venons d’ailleurs, eux d’ici, mais nous sommes tous dans le même bateau», appuie Donald McGraw d’un ton convaincu.

Renaissance à Saint-Jean

Récemment, le hasard des choses a fait en sorte que l’existence du Cercle des Chefs vienne aux oreilles – et éventuellement aux yeux – des dirigeants du Musée du Nouveau-Brunswick, à Saint-Jean. Quelques contacts et discussions plus tard et la série, rebaptisée Le cercle de vie, se retrouve en montre depuis mai dans ce lieu que l’artiste qualifie de consécration pour sa carrière artistique.

Et pour cause: lors du vernissage du 31 mai, la galerie du musée où est exposée la série était bondée, atteste Donald McGraw. Francophones, anglophones ainsi que de nombreux Autochtones étaient au rendez-vous. Parmi eux, plusieurs des chefs de qu’il avait peints affichaient présents.

«J’ai eu un fort sentiment de réconciliation durant le vernissage. Tout le monde semblait ému et étonné; moi le premier. Le mouvement de réconciliation est bien en marche. Les jeunes – peu importe leurs origines ancestrales – communiquent de plus en plus ensemble. Même les plus âgés se rendent compte qu’on ne leur a pas tout dit sur leur histoire et que des erreurs ont été commises par le passé.»

«Plusieurs anglophones m’ont remercié de les introduire à la culture amérindienne. J’ai osé peindre sur le sujet il y a 18 ans alors que peu d’artistes parlaient des Autochtones. Ça m’a occasionné toutes sortes de commentaires, mais j’ai persisté. Aujourd’hui, je suis heureux d’avoir pu proposer ma vision de paix et de pouvoir le faire encore», déclare Donald McGraw avec un léger trémolo dans la voix.

L’exposition Le cercle de vie sera en montre au Musée du Nouveau-Brunswick jusqu’en septembre. Le 21 juin, à l’occasion de la Journée nationale des peuples autochtones, le musée présentera également le documentaire Donald McGraw et le cercle des Chefs, réalisé en 2009 par Suzanne Chiasson.