Artiste = pauvreté?

Le milieu artistique et culturel s’appauvrit, soutient la comédienne et auteure Joannie Thomas qui s’insurge contre la fragilité de la situation financière des artistes en Acadie. Celle-ci rappelle qu’il est temps que les créateurs soient reconnus et rémunérés de façon juste et équitable.

Dans un texte publié sur le webmagazine Astheure, la comédienne de la Péninsule acadienne lance un cri d’alarme. Elle aborde plusieurs sujets dans cet article sur la précarité des artistes qui a été partagé sur les réseaux sociaux et qui a suscité de nombreuses réactions. En quittant Moncton pour aller vivre dans une région plus rurale et en devenant mère de famille, la comédienne confie qu’elle a pris pleinement conscience de sa précarité comme artiste.

«Quand on sort du département de théâtre, on est jeune, dynamique et ça ne nous dérange pas de travailler à temps plein pendant le jour et de travailler sur un show le soir, mais quand il y a une dynamique de famille qui s’installe, on se rend compte qu’on travaille vraiment dur et c’est beaucoup d’énergie pour peu de retour en fait», a raconté Joannie Thomas.

Si les artistes font face à une insécurité financière, elle considère que certains établissements professionnels, administrateurs, directeurs d’événements, producteurs, salles de spectacles, conseil des arts, ou encore associations vivent plutôt confortablement. Selon celle-ci, ces chefs de file ont une responsabilité énorme.

«Je pense qu’il y a des gens qui se sont un peu offusqués parce que j’ai mis tout le monde dans le même bateau, mais je considère qu’il y a parfois, des leaders qui ne sont peut-être pas là pour les bonnes raisons, pour un certain profit ou un trip de pouvoir, mais je reconnais qu’il y a des gens exceptionnels qui travaillent dans le milieu culturel.»

Tant que le statut de l’artiste ne sera pas reconnu au Nouveau-Brunswick, il sera difficile pour les créateurs de se battre et de défendre leurs droits parce qu’il n’y a pas de normes pour les protéger. La dramaturge Emma Haché, de Lamèque, qui salue le courage de sa collègue, souhaite la mise en place d’un système plus juste et équitable où chacun aurait cette sécurité financière.

«Si on prend les théâtres qui sont institutionnels, ils reçoivent un financement annuel récurrent et embauchent des employés qui eux ont la sécurité que les artistes ne pourront jamais avoir et en même temps, ils dépendent du travail des artistes. Ce type de rapport peut parfois être bien frustrant. On se dit pourquoi c’est eux qui ont la sécurité et pas nous. Je ne veux pas enlever la sécurité à personne, mais je voudrais juste que tout le monde en ait une.»

Joannie Thomas – Gracieuseté

Bien qu’elle soit une auteure établie avec une belle feuille de route, sa situation financière est loin d’être florissante. «La semaine dernière, je n’avais même pas 20$ dans mon compte. C’est extrêmement difficile parce qu’on fonctionne par cachet ou subvention et même les subventions, on y accède à la condition de ne pas travailler à temps plein ailleurs. C’est tellement peu ce qu’on nous donne que ça nous garde dans une précarité continue», confie-t-elle.

Certaines personnes pourraient penser que la couverture médiatique dont bénéficie un artiste vient automatiquement avec un succès financier. La dramaturge rappelle que c’est loin d’être le cas. Emma Haché considère que le budget alloué aux arts est tellement minuscule que c’en est pathétique.

«À Artnb dans la catégorie à laquelle j’applique, les responsables donnent seulement une subvention d’un maximum de 15 000$. Même quand on la reçoit, on est encore sous le seuil de la pauvreté.»

L’agente d’artiste Carol Doucet et le producteur du Festival Acadie Rock, René Légère, ont précisé que la situation de plusieurs travailleurs culturels n’est guère plus reluisante. Ceux qui travaillent dans certaines entreprises culturelles ou au gouvernement font peut-être de bons salaires avec des avantages sociaux enviables, mais ce n’est pas la situation de tous les travailleurs culturels comme les agents d’artiste, dont les revenus dépendent directement du travail des artistes.

«On figure sans doute parmi les employés les moins bien payés. Il y a très peu de gens dans cette industrie-là qui ont des fonds de pension et des emplois garantis. Je trouve que le propos de Joannie Thomas, quand elle parle des travailleurs, est maladroit et c’est mal connaître l’industrie. Ça fait de quoi de voir ça quand ça fait 20 ou 30 ans qu’on travaille là-dedans. Notre récompense est de contribuer au développement culturel de l’Acadie, et non les salaires. Y’a personne qui a de fonds de pension parmi nous», a commenté René Légère.

«On nous voit comme des quêteux»

Selon le chanteur des Hôtesses d’Hilaire, Serge Brideau, la société et les gouvernements ont de sérieuses questions à se poser sur le statut de l’artiste. Le problème à son avis, c’est qu’il y a un manque de volonté politique. Il est temps de légiférer et d’imposer une taxe aux fournisseurs de service internet et d’écoute de musique en continu pour permettre aux musiciens de vivre convenablement.

«Il y a des gens qui nous voient comme des quêteux. On vit sur des subventions, mais dans notre système économique, si on fournit quelque chose qui vaut de l’argent, comme la musique, pourquoi ne sommes-nous pas rémunérés?», a-t-il ajouté.

Les festivals ont un rôle à jouer dans l’épanouissement des artistes

Avec l’été, arrive la saison des festivals au Nouveau-Brunswick et des spectacles extérieurs qui offrent une scène privilégiée aux créateurs. Offrent-ils assez de place aux artistes locaux et émergents? Des gens du milieu des arts soulèvent la question.

L’aspect financier peut parfois motiver les choix des programmateurs d’événements culturels qui optent pour des valeurs sûres et des vedettes de l’extérieur afin d’attirer les foules, constate la comédienne et auteure Joannie Thomas. Serge Brideau encourage les producteurs, les villes et les festivals à appuyer les arts d’ici.

«Je pense que dans 20 ans d’ici on va regarder cette époque-ci de la musique acadienne et on va dire: wow! c’était malade, mais des fois il y a des festivals de chez nous qui ne célèbrent pas autant la musique de chez nous parce que c’est moins connu. C’est moins connu parce qu’on ne supporte pas la musique de chez nous dans certains milieux.»

Serge Brideau et Joannie Thomas reconnaissent que certains festivals comme le Festival Acadien et Acadie Rock offrent une grande place aux artistes de l’Acadie, mais qu’en est-il des autres événements. Sont-ils vraiment conscients de l’impact de leur décision, soulève-t-elle.

«Il y a beaucoup de petits festivals dans la Péninsule acadienne, mais ce sont souvent des têtes d’affiche du Québec ou des groupes de reprise et des fois, je trouve qu’il y a un petit manque de perspective. Si notre but c’est seulement de consommer la culture des autres, québécoises ou américaines ou peu importe, on est bien parti pour ça. Si on n’encourage pas les artistes d’ici, si on ne les nourrit pas, éventuellement ils vont s’affamer et quitter les arts.»

Chaque événement tente de développer un créneau qui lui est propre. Le Festival Acadien a toujours eu une programmation très acadienne. Au Festival Acadie Rock, un organisme sans but lucratif, environ 70% de la programmation est constituée d’artistes de la relève, a fait savoir René Légère.

«Ça fait partie du mandat qu’on a qui s’appelle de l’éducation de public. On s’est retrouvé souvent dans des salles à moitié pleines qui ne sont pas payantes du tout, mais c’est le choix qu’on a fait. C’est un choix qui n’est pas rentable, mais on se dit que sur le long terme, ça va l’être, donc on va continuer de le faire. On propose des scènes doubles, triples même à quatre artistes, ce qui nous permet d’avoir un artiste plus connu et deux artistes moins connus. J’espère qu’on ne sera pas les seuls à le faire. Il faut continuer à le faire c’est ce qui maintient notre industrie en vie», a partagé René Légère.

Le festival tente d’offrir un mélange d’artistes en début de carrière, un peu moins connus et de têtes d’affiche de l’Acadie et d’ailleurs, notamment de l’Europe.

«On s’est donné pour objectif d’aller chercher chaque année, au moins un ou deux groupes et artistes individuels français, belges et suisses parce que ces pays accueillent depuis une dizaine d’années à bras ouvert, des dizaines et des centaines d’artistes acadiens. Nous on juge que c’est le rôle d’Acadie Rock de faire une place à la francophonie internationale pour justement offrir une réciprocité à des artistes d’ailleurs.»

Carol Doucet estime que les radios ont un rôle à jouer, notamment le radiodiffuseur public.

«Radio-Canada Acadie joue à peu près 15% de musique acadienne selon l’analyse que l’on fait régulièrement. C’est un autre phénomène qui n’aide pas parce que quand tu ne joues pas beaucoup de musique acadienne dans les radios, ça crée moins le goût pour les gens locaux de demander à leur festival de les faire venir. Il y a quelque chose qui doit être fait à ce niveau-là.»

Joannie Thomas souhaite que les événements et les institutions proposent un plus grand mélange de disciplines artistiques. Il y a plusieurs festivals au Nouveau-Brunswick comme ailleurs qui privilégient la musique, mais qu’en est-il de la littérature, du théâtre, de la danse et des arts visuels. Outre le Festival de théâtre communautaire, il n’y a pas de festival de théâtre au Nouveau-Brunswick qui met en valeur les productions professionnelles francophones. Le Festival à haute voix se consacre plutôt à la dramaturgie inédite.