Anna Rail: réinventer les maisons abandonnées

Inspirée par les maisons abandonnées le long des routes des Maritimes, l’artiste Anna Rail a réalisé la collection Voyage. Cette série de batiks sur papier japonais redonne une vie aux demeures tombées dans l’oubli.

Anna Rail figure parmi les rares artistes acadiennes à créer des batiks contemporains sur papier japonais. Elle a réinventé cette technique artisanale de teinture sur tissu, comme en témoignent les 17 œuvres sur papier à la galerie d’art du Théâtre Capitol à Moncton.

«J’ai découvert le batik sur papier par hasard en feuilletant une revue. Sur la page couverture, il y avait une photo d’une peinture qui était à mes yeux, très étrange parce que je ne pouvais pas m’imaginer de quoi il s’agissait. En faisant la recherche, j’ai réalisé que c’était un batik sur papier», a raconté l’artiste de Dieppe.

 

– Acadie Nouvelle: Sylvie Mousseau

Depuis 12 ans, l’aquarelliste utilise le batik sur papier japonais pour créer des œuvres colorées qui évoquent la fragilité et la beauté. Comme dans le batik traditionnel, elle utilise la cire qu’elle place en alternance sur le papier afin de protéger certaines zones et éviter que la peinture traverse la cire. À la fin, le papier chiffonné enduit de cire fait ressortir des craquelures ou des veines donnant ainsi du relief et un aspect unique aux toiles. Une fois terminé, le papier est marouflé sur une toile et recouvert de plusieurs couches de vernis. Avant même d’appliquer son aquarelle, elle doit visualiser son œuvre et élaborer un plan. Chaque batik nécessite une quinzaine d’étapes en fonction du nombre de couleurs. Derrière chaque toile, il y a une histoire.

«C’est très délicat parce que le papier est tellement mince et quand il est mouillé on ne peut à peu près pas le bouger. C’est du travail très minutieux, mais je me sens très à l’aise avec ça et avec la technique même si elle est très exigeante. Je suis une personne pragmatique même si je fais de l’art», a poursuivi celle qui a travaillé pendant 30 ans au gouvernement fédéral dans le domaine des arts et du patrimoine.

Comme ses œuvres, Anna Rail a réinventé sa vie en choisissant la voie des arts visuels. Hantée par les maisons abandonnées, elle a toujours eu un problème avec le concept d’abandon.

«J’ai de la difficulté à m’imaginer que quelqu’un qui a vécu pendant un certain nombre d’années dans une maison peut la mettre de côté. Il y a sûrement plusieurs raisons», souligne l’artiste.

Celle-ci fait aussi un parallèle avec le monde jetable actuel. «On veut du tape-à-l’oeil, du neuf, du plus jeune, alors, pourquoi ne pas réinventer avec des coups de pinceau ces maisons. Les possibilités sont illimitées.»

Une sélection variée

Les maisons qu’elle a choisies à partir de centaines de photographies sont principalement du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse. Elle voulait une variété, des maisons intéressantes et différentes. Le public reconnaîtra peut-être des propriétés de Miscou, de Dorchester, de Balmoral et de Yarmouth. Certaines propriétés ont été démolies tandis que d’autres tiennent encore debout. En les repeignant avec des couleurs différentes et en les rebaptisant, elle leur insuffle à nouveau une vie.

«Ce que j’aime du papier japonais, c’est que ça donne une texture à mes toiles. Je trouve que cette fragilité ou cette délicatesse du papier japonais transmet bien la fragilité ou l’histoire de mes toiles.»

Pour chaque série, elle travaille plusieurs mois, en commençant par mener une recherche de fond. La nature, les gens, les bateaux, les voyages figurent parmi ses sources d’inspiration. Elle s’apprête à réaliser une série de batiks sur les portes. Cette idée lui est venue à la suite d’un voyage en Europe.

«Les portes par ici sont utilitaires tandis qu’en Europe ce sont des oeuvres d’art.»

Anna Rail a présenté au moins une douzaine d’expositions dans plusieurs régions du Nouveau-Brunswick. Ses œuvres ont aussi été en montre à Lunenburg en Nouvelle-Écosse. En septembre, elle sera l’une des quatre artistes invitées du Symposium de la Baie-des-Chaleurs à Campbellton.

Son exposition Voyage, qui symbolise à la fois le voyage physique et créatif, est présentée jusqu’au 29 août au Théâtre Capitol. C’est la première fois qu’elle expose cette collection qu’elle espère faire voyager à travers la province.

– Acadie Nouvelle: Sylvie Mousseau