Faute de budget, des producteurs en télévision fonctionnent sans syndicat

Si de plus en plus de séries dramatiques télévisées se tournent au Nouveau-Brunswick, il reste que certains producteurs choisissent de fonctionner sans syndicat pour leurs techniciens. C’est le cas des producteurs de la comédie À la Valdrague qui n’ont pas conclu d’entente collective avec l’alliance qui représente les techniciens dans la province (IATSE), notamment pour des raisons financières.

Le tournage de la deuxième saison de la comédie À la Valdrague a débuté à Memramcook cette semaine. Cette série produite entièrement en Acadie, diffusée sur Radio-Canada Télé, n’a pas les moyens au dire de la productrice Suzette Lagacé, de signer un contrat de travail avec IATSE (Alliance internationale des employés de scène, des techniciens de cinématographie, des artistes et des métiers connexes) pour ses techniciens, puisque cela engage des frais supplémentaires. Depuis deux ans, cette production fonctionne sans syndicat pour ses artisans. Le budget de la série est de 315 000$ par épisode d’une demi-heure. Jointe à Halifax, la représentante du local 849 du IATSE, Shelley Bibby, a confirmé qu’aucune entente collective n’a été conclue pour ce projet. Après avoir reçu des appels de certains techniciens de la saison dernière qui n’étaient pas satisfaits, celle-ci a envoyé une lettre aux producteurs et elle a rencontré les représentants de Mozus Productions de Moncton (seul producteur dans cette série), il y a quelques mois, pour tenter d’élaborer une entente, mais il n’y a pas eu de suite.

«J’étais déçue, mais on ne peut pas les forcer à signer une entente. Les techniciens peuvent toujours refuser de travailler sur cette production, mais en même temps, il y a tellement peu de productions au Nouveau-Brunswick, ils n’ont pas toujours le luxe de le faire», a mentionné Mme Bibby, rappelant que sans entente, les travailleurs ont peu de recours.

Les ententes collectives prévoient, entre autres, des taux horaires selon les postes, des avantages sociaux, des mesures de sécurité, ainsi que l’ensemble des conditions de travail (heures, pauses, repas, etc.) relatif aux plateaux de tournage. La grille tarifaire varie en fonction des budgets des productions. Mme Bibby convient que le budget de la série À la Valdrague n’est pas très élevé, mais selon celle-ci, le syndicat peut faire preuve de flexibilité, si les producteurs ne peuvent pas satisfaire toutes les exigences de l’entente. Au Nouveau-Brunswick, contrairement au Québec, les producteurs ne sont pas tenus de fonctionner avec des syndicats pour leurs techniciens étant donné qu’il n’y a pas de loi sur le statut de l’artiste.

Suzette Lagacé explique qu’ils n’ont pas conclu d’accord avec le syndicat pour plusieurs raisons. D’abord, très peu de leurs techniciens sont membres de IATSE. Même s’ils n’ont pas d’entente officielle avec cette alliance, elle affirme qu’il paie les mêmes tarifs, mais sans nécessairement fournir l’ensemble des avantages sociaux. Ils offrent plusieurs options aux travailleurs.

«Nous les avons rencontrés à Halifax et nous avons étudié notre projet à fond avec eux pendant des heures pour essayer de voir comment on pourrait travailler avec eux. Mais on en est venu à la conclusion qu’on n’était pas capable. Il faut dire aussi que les techniciens francophones ne sont pas leur priorité. C’est une union anglophone premièrement. Deuxièmement, les productions anglophones ont des budgets beaucoup plus importants (souvent le double) que les projets francophones», a soulevé Mme Lagacé.

Elle souligne qu’au Québec, il y a deux alliances une pour les francophones et une pour les anglophones puisque ce sont des économies à deux échelles. Mme Lagacé soutient que l’industrie francophone de la télévision au Nouveau-Brunswick ressemble davantage à celle du Québec sur le plan économique.

Elle soutient qu’il y a une belle atmosphère de travail sur le plateau de tournage et que les producteurs respectent leur équipe. Environ 80% de l’équipe est de retour cette année, a affirmé Mme Lagacé. Ils ont fait appel à des chefs de département du Québec, pour combler le manque de ressources. La productrice est en réflexion pour le futur et n’écarte pas l’idée un jour de coproduire avec le Québec afin d’avoir accès à davantage de sources de financement.

D’après les informations fournies par Shelley Bibby, 22 techniciens sur plus d’une trentaine au Nouveau-Brunswick sont membres de l’IATSE, mais advenant une entente, ce sont tous les travailleurs qui en bénéficient. Les producteurs des séries télévisées francophones tournées au Nouveau-Brunswick dans les dernières années, comme Le Siège, Le Clan, Belle-Baie, Conséquences et Les Newbies, ont tous signé des ententes collectives parfois avec plusieurs syndicats, dont IATSE, même si certains projets étaient dotés d’un budget modeste, comme Les Newbies. Pour la dramatique Conséquences, Shelley Bibby mentionne que le processus a été long, mais finalement, ils ont réussi à négocier une entente avec les producteurs.

Déçue

La productrice Cécile Chevrier de Phare-Est Média – qui œuvre dans ce domaine depuis plus de 20 ans – considère que l’approche de Mozus Productions constitue une régression pour les travailleurs de l’industrie du cinéma.

«C’est comme rejeter du revers de la main tout le travail qu’on a essayé de faire pour bâtir l’industrie dans des conditions décentes», a affirmé Mme Chevrier.

«Depuis 20 ans et plus, je m’efforce de mettre en place des conditions à un niveau égal pour tout le monde, les Acadiens comme les Québécois qui font partie des équipes. Je veux que les Acadiens qui sont dans l’industrie soient considérés au même titre que d’autres qui viendraient d’ailleurs. Pour moi, c’est une régression. C’est pour ça qu’on se bat pour avoir des budgets plus intéressants pas juste des peanuts. C’est pas vrai que c’est moins cher de tourner en Acadie que de tourner à Montréal. En fait, c’est plus cher puisqu’on doit faire venir des techniciens d’ailleurs parce qu’on n’a pas les équipes complètes», a déclaré Mme Chevrier.

Même si elle reconnaît que les producteurs ne sont pas obligés de respecter les syndicats, elle en est profondément choquée. À la Valdrague est une série diffusée sur Radio-Canada. Or, la responsabilité des conventions et des tarifs revient aux producteurs indépendants, a rappelé un porte-parole de la société d’État.

Cécile Chevrier ajoute que si elle a choisi la voie de la coproduction avec le Québec, c’est pour avoir des budgets décents. Rappelons que les représentants de l’industrie du cinéma et de la télévision du Nouveau-Brunswick réclament un financement plus élevé pour leur secteur depuis plusieurs années.