La Grande Marée: une maison à succès depuis 25 ans

Jules Boudreau l’a résumé lors d’une récente table ronde au Salon du livre de la Péninsule acadienne: pour lui comme pour bien d’autres auteurs, les Éditions La Grande Marée, c’est sa «maison», au sens littéral – du moins comme écrivain – comme au sens poétique du terme. Une maison désormais solidement établie dans le paysage littéraire acadien et qui soufflera ses 25 bougies le 13 décembre. Mais, foi de son grand manitou, Jacques Ouellet, La Grande Marée n’a pas fini de surprendre et de revendiquer son espace propre à elle.

Depuis 25 ans, La Grande Marée c’est plus de 140 titres, plus de 80 auteurs dont plusieurs furent lauréats ou finalistes pour de nombreux prix prestigieux, comme le prix France-Acadie, le prix Hackmatac ou le prix Antonine-Maillet-Acadie Vie.

Derrière cette image glorieuse de cette maison d’édition qui a publié des auteurs dignes de mention comme Claude LeBoutillier, André-Carl Vachon, Herménégilde Chiasson, Lili Maxime et plusieurs autres, le succès de La Grande Marée repose sur un travail quotidien, bien souvent à l’arraché, un «apostolat» comme le disait encore Jules Boudreau au cours de la même table ronde. Il y a de bonnes années et il y en a de moins bonnes, concède Jacques Ouellet au cours d’un entretien avec l’Acadie Nouvelle. Certains livres n’auront pas le lectorat escompté, alors que d’autres causeront la surprise. L’aide gouvernementale, presque toujours au rendez-vous, arrive parfois à la dernière minute. Être éditeur, c’est recréer son métier chaque jour et, dans le cas de Jacques Ouellet, n’en retirer aucun bénéfice financier personnel.

«Depuis la création des éditions La Grande Marée, je ne me suis jamais prélevé aucun salaire, pas une cenne. Un bon éditeur, c’est quelqu’un qui suit ses auteurs pas à pas, qui porte sur lui les controverses que peuvent susciter certaines publications et qui incite aussi ses auteurs à aller au bout de leur démarche et, en ce qui me concerne, qui leur donne aussi la liberté de faire leur propre promotion de leurs oeuvres.»

D’autoéditeur à éditeur

En 1993, Jacques Ouellet se destinait à devenir auteur et éditeur occasionnel, mais seulement à temps plein pour sa retraite. Son désir consistait avant tout à publier son premier roman, Ippon, inspiré de son ancienne vie d’entraîneur de judo.

«J’avais d’abord soumis mon manuscrit aux Éditions d’Acadie. On me l’avait retourné en me disant que c’était bien écrit, mais que ça ne se vendrait pas. J’ai donc décidé de le publier moi-même, avec zéro financement. C’est à ce moment que La Grande Marée est née. Contrairement à ce que l’on m’avait dit, mon roman a connu un grand succès, et ça m’a incité à poursuivre l’aventure», souligne celui qui, par la suite, ajoutera d’autres oeuvres à sa propre bibliothèque comme auteur, comme La promesse (1996), La revanche du pékan (2000) qui lui mérite le Prix France-Acadie à Paris en 2001, Des violettes en août (2005), premier polar publié en Acadie, ainsi que quelques livres jeunesse.

D’autres écrivains se sont par la suite ajoutés au catalogue et les activités de la maison d’édition ont rapidement pris le dessus sur tout le reste, le poussant ainsi à devenir éditeur à temps plein beaucoup plus tôt que prévu.

«Toutes choses ont leur raison d’être et si la maison a évolué de cette manière, c’est probablement parce qu’elle répondait à un besoin chez les gens, notamment en matière d’Histoire, car nous publions beaucoup de romans et d’essais historiques», estime celui qui a grandi à Edmundston et qui demeure à Tracadie depuis plus de 40 ans.

Et puis, il ne s’en cache pas, s’il est aussi passionné par son métier ainsi que par la littérature en général, c’est parce qu’il est tombé dedans quand il était tout petit, comme Obélix dans la potion magique.

«Durant toute mon enfance, j’ai été entouré de livres et j’en ai lu une quantité phénoménale. Mes parents n’ont pas reçu une très longue instruction chacun; mon père avait une 12e année et ma mère, seulement une 7e et pourtant, elle lisait des briques de romans. Et puis, comme je suis le premier petit-fils du côté paternel, ma grand-mère m’a offert beaucoup de livres en cadeau. En ça, j’ai été très choyé», raconte l’éditeur avec gestes vigoureux et très large sourire.

À la discussion de samedi au Salon du livre et visant à souligner les 25 ans de La Grande Marée, trois mots revenaient souvent chez les auteurs présents autour de la table – Jules Boudreau, André-Carl Vachon et Vanessa Léger, dernière-née de la maison dont le roman L’Averti – tome 1 s’est déjà vendu à plus de 800 exemplaires depuis son lancement en août – «ancrage», «respect» et esprit de famille.

«Si j’accroche après avoir lu 15 pages d’un manuscrit, c’est certain que je le publie et j’anticipe un succès assuré. Rendu là, je suis déjà prêt à tout faire pour que ce soit le cas», appuie Jacques Ouellet, ajoutant que les éditions La Grande Marée, c’est aussi une affaire de couple depuis les tout débuts, avec son épouse, Suzanne, qui le seconde à chaque instant.

Une année à la fois

La suite pour La Grande Marée? Au moins cinq autres titres s’ajouteront à la maison dans les prochaines semaines et les prochains mois. L’éditeur a également le Congrès mondial acadien de l’an prochain dans sa mire.

«Je compte publier des livres en lien avec l’événement. Je veux aussi orienter davantage la maison d’édition vers l’essai historique. Les jeunes connaissent très peu leur histoire et André-Carl Vachon a découvert plusieurs faits intéressants remettant parfois en question ce que nous en savons.»

Il dit ne rien tenir pour acquis lorsque nous lui demandons comment il se projette, lui et La Grande Marée, dans l’avenir.

«Mon but était de me rendre à 25 ans. Ce sera fait le 13 décembre. À partir de là, ce sera une année à la fois, même si ma succession n’est pas assurée. Qui vivra, verra.»