Denis Sonier: serein et téméraire jusqu’au bout

Denis Sonier, nageur devant l’Éternel depuis toujours. Il en a fait des compétitions, il en a remporté des médailles, il en a combattu des remous pas toujours commodes. Sa vie ressemble un peu à ça aussi. Il a plongé dans différentes mers d’activités, il a parfois dû affronter des vents contraires qui l’ont forcés à nager à contrecourant, mais sa détermination mêlée d’un peu de témérité ont été gages de plusieurs récompenses tant dans sa sphère familiale que professionnelle, sans oublier, bien entendu, ses exploits sportifs.

Ex-religieux avant de troquer la soutane pour l’anneau matrimonial, enseignant et directeur d’école, conseiller municipal pendant 12 ans à Lévis, près de Québec, capitaine d’armée de réserve et commandant de cadets, éditeur, maître-nageur et recordman de plusieurs compétitions et traversées entre le milieu des années 1980 et 2015. Ce natif de Saint-Irénée, près de Tracadie, a eu une vie remplie, c’est le moins que l’on puisse dire. Une vie heureuse avant tout – il avouera de vive voix qu’il ne regrette pas un iota de tout ce qu’il a fait et accompli, même si ce fut parfois dans des conditions quelque peu hasardeuses – parsemée logiquement, parce que faisant malgré cela partie de la même race que tout le monde, de quelques moments d’affliction.

Quand on jase avec Denis Sonier, on se rend compte à quel point l’analogie avec l’eau et la natation par rapport à sa vie va de soi. De tous les sports qu’il a pratiqués, c’est celui qu’il préfère et qui lui a procuré les meilleures sensations.

«Quand j’ai traversé le détroit de Northumberland pour la première fois à l’âge de 65 ans, la sensation que j’ai eue en touchant le sable à la fin de ma nage est absolument indescriptible. C’était une euphorie spectaculaire, une sensation que je n’ai jamais ressentie nulle part ailleurs que là», souligne au cours d’une récente rencontre au Salon du livre de la Péninsule acadienne celui qui soufflera ses 80 bougies le 13 janvier.

Une nouvelle inattendue

Ce n’est donc pas un hasard si Denis Sonier a intitulé la première tranche de son autobiographie Le sprint final.

Le livre est paru l’an dernier aux Éditions de la Francophonie qu’il a lui-même fondées avec son épouse, Faye Breau, en 2001, et qu’il a vendues en août 2017 aux Éditions de l’Acadie Nouvelle. Le titre fait une allusion directe à la natation, dont la teinte sombre tranche toutefois avec la bonne humeur et le sourire habituels de son auteur. Et pour cause: Denis Sonier y révèle qu’il est atteint d’un cancer incurable du pancréas et du foie. Pour lui qui n’avait jamais été malade de sa vie et qu’aucune condition préalable ne permettait de prédire un tel diagnostic, le choc a été brutal.

Il le fut d’autant plus ce 17 janvier 2017 que, selon ses médecins, son espérance de vie ne lui laissait aucun pardon, selon les pronostics d’alors.

«Je pensais depuis longtemps écrire mon autobiographie. Quand le diagnostic est tombé, mes oncologues ont été très catégoriques: le temps était très limité. C’est pour ça que dès que je l’ai su, j’ai tout de suite commencé à écrire, en débutant par le dernier chapitre, au cas où je n’aurais pas eu assez de temps pour composer le reste», souligne M. Sonier, ajoutant ne pas avoir perdu une minute non plus pour publier dans les meilleurs délais, ce qui fut fait en octobre de la même année.

Malgré la bien triste nouvelle dont il est porteur, Le sprint final ne se voulait pas un livre larmoyant. Au contraire, Denis Sonier s’y confie avec beaucoup d’espoir, revenant sur l’essentiel de ses accomplissements et surtout sur ses relations affectives durables qu’il a entretenues avec nombre de gens, à commencer par sa famille, ses amis ainsi que les nombreux auteurs qu’il a chapeautés en les éditant, relations qui, avec le sport et sa foi en Dieu, ont été pour lui une source intarissable d’énergie.

Un regain

Or, au Salon du livre de sa Péninsule acadienne natale cette année-là, c’est un Denis Sonier passablement affaibli qui faisait face au public. Mais la sympathie des gens à son endroit ont tôt fait de lui redonner un peu plus de pep et même, dans une certaine mesure, de participer à un miracle.

«Le sprint final m’a tellement apporté d’énergie que je me suis littéralement senti ragaillardi dans mon corps. De fait, les pronostics de mes médecins ont d’ailleurs changé un peu au même moment: je pouvais espérer vivre un peu plus longtemps qu’anticipé. Il n’était plus question de mois, mais d’années», déclare Denis Sonier en toute candeur.

À tel point qu’il a poursuivi la rédaction de son autobiographie et qu’il en a publié le deuxième volet, Le téméraire, au début de ce mois-ci. Dans ce second bouquin, exit la maladie; Denis Sonier a en quelque sorte circonscrit la bête dans son précédent ouvrage pour pouvoir mieux se concentrer sur le récit du reste de son existence. Une vie jalonnée de divers épisodes heureux et moins heureux ayant certains dénominateurs communs: la spiritualité, la famille, l’attrait du défi et… un peu de témérité.

«C’est sûr que mon goût de relever des défis est toujours un peu téméraire. Par contre, depuis que je suis tout petit, je suis organisé. Ç’a peut-être un peu compensé pour ma témérité», souligne-t-il, sourire en coin et avec un regard qui affiche 8 ans plutôt que bientôt 80.

Téméraire dans le sport et en affaires, mais attentif et ordonné dans sa vie intime et familiale, son épouse Faye, ainsi que ses enfants Gisèle et Francis – dont il a pour ainsi dire adopté l’épouse, Mona – et ses petites-filles, Catherine et Ariane en constituant le noyau dur et sa plus grande fierté, comme il le mentionne à plusieurs reprises dans Le téméraire.

«L’euphorie suprême»

Denis Sonier sait qu’il va bientôt s’en-aller. Il ne sait pas quand, mais quand nous lui posons la question sur la façon dont il anticipe sa mort, c’est tout le contraire de la peur qui sort de sa bouche. La natation réapparaît même de manière poétique, spirituelle même, à la toute fin de notre entretien.

«Ce sera l’euphorie suprême, comme lorsque je mets la main dans le sable à la fin d’une traversée. C’est comme ça que je la vois, ma mort. Je suis très serein; j’ai accompli tout ce que je voulais faire. Ma famille, elle, est un peu plus réticente à me laisser partir, et c’est compréhensible. Mais en même temps, elle devra lâcher prise tôt ou tard en étant soulagée du fait que je m’en irai sans aucun regret et dans un sentiment de joie», exprime-t-il, en précisant cependant qu’en attendant cette ultime traversée, il entend bien profiter de toute l’énergie qu’il a encore et qui ne semble pas vouloir le lâcher trop vite pour continuer d’écrire, et peut-être même publier un, deux, ou trois autres livres…