Les préliminaires: une œuvre dérangeante

Rarement la sexualité a été abordée d’une façon aussi franche et directe dans le théâtre acadien. Les préliminaires de Xavier Lord-Giroux propose un genre de huis clos où quatre jeunes adultes francophones de Fredericton dévoilent peu à peu leurs secrets les plus enfouis.

Relations amoureuses, masturbation, jeux sexuels, orgasme, agression, homosexualité, grossesse, apparence physique, anorexie; bien des tabous liés à la sexualité sont explorés dans cette pièce qui a donné le coup d’envoi à la FrancoFête en Acadie, mardi soir, devant plus d’une centaine de personnes. À l’issue de la représentation à la Caserne de Dieppe, cette œuvre a suscité plusieurs discussions et questions de la part du public.

Si la pièce nécessite encore du travail, il reste qu’elle bouscule et présente un propos rarement vu au théâtre en Acadie.

Le récit tourne autour du départ imminent de Maëllie (Rebekah Chassé) vers Iqaluit pour retrouver son amoureux, un militaire de Gagetown. Elle passe sa dernière soirée à Fredericton avec ses amis Justin (David Losier), Oprisor (Miguel Roy) et Nellie (Brigitte Gallant) qui viennent lui dire un dernier au revoir. Petit à petit, la soirée dégénère, l’alcool aidant, où chacun commence à révéler sa nature profonde. Au centre du récit divisé en plusieurs tableaux, il y a le narrateur ou le chef d’orchestre personnifié par l’auteur et le metteur en scène Xavier Lord-Giroux qui est en quelque sorte la voix intérieure des personnages. Au début de la pièce, les discussions sont plus légères, mais à mesure qu’on avance dans l’action, la pudeur tombe, le propos devient plus intense, créant ainsi un certain malaise. Justin qui apparaît d’abord presque comique devient de plus en plus dérangeant et déstabilisant dans son désir de sexe à tout prix. Il agresse tour à tour chacun des personnages. S’installent alors des jeux de pouvoir entre les protagonistes. Une quantité de thèmes sont abordés dans cette œuvre. Il y a Nellie qui souffre d’anorexie et qui cherche désespérément un sens à sa vie. Elle n’arrive pas à avoir d’enfant. Guidée par les diktats des standards de beauté, elle tente de convaincre Maëllie de se raser les aisselles et les jambes pour réussir sa vie amoureuse.

Inspiré de sa propre expérience

Ayant lui-même subi une agression sexuelle, Xavier Lord-Giroux a eu l’idée d’écrire cette pièce après le procès de Jon Ghomeshi en 2016 qui lui a fait prendre conscience de sa propre expérience. Le projet a commencé par un poème pour ensuite se retrouver au théâtre. Il a recueilli de nombreux témoignages afin d’écrire cette œuvre. Depuis la première mise en lecture, la pièce a beaucoup évolué. C’était la première fois, mardi, qu’il présentait la pièce dans une production complète. Il a confié bien humblement que la création est encore en rodage et il convient que le travail n’est pas terminé.

Toute l’action se déroule autour d’une grande table au milieu de boîtes de déménagement. Dans son concept, le metteur en scène a voulu exploiter au maximum le thème des préliminaires en commençant la pièce quasiment comme une mise en lecture publique, mais l’effet escompté n’est pas nécessairement réussi. En ayant leur texte devant eux, les acteurs manquent un peu de naturel. On a l’impression que les comédiens n’ont pas disposé de suffisamment de temps pour mémoriser leur texte. Ce qui n’est pas nécessairement le cas, bien que certains comédiens trébuchent parfois dans les dialogues. «Si nous avions eu plus d’argent et plus de temps, je suis ne suis pas sûr que j’aurais laissé les textes au début», a partagé l’auteur avec le public.

Au fur et à mesure qu’on entre dans l’action, les comédiens délaissent leur cahier pour vraiment s’abandonner à l’histoire. Les contacts entre les personnages deviennent alors plus fréquents et on croit de plus en plus à ce qui se passe sur la scène. Cependant, le jeu des acteurs est un peu inégal, certains étant plus crédibles que d’autres dans leur rôle. L’idée de la table qui devient aussi une scène pourrait être exploitée encore plus afin de rythmer davantage la mise en scène. Déjà, ce qu’ils proposent constitue un début très prometteur. Cette œuvre dont le potentiel est immense gagne à être jouée le plus possible pour faire avancer la création.

La pièce Les préliminaires aura droit à sa vraie première au Centre communautaire Sainte-Anne à Fredericton cet hiver.