Que reste-t-il des Acadiens de la dispersion, un demi-siècle plus tard?

En 1968, réaliser un documentaire comme les Acadiens de la dispersion a certainement nécessité de l’audace. Mais qu’en est-il de la pertinence de cette œuvre un demi-siècle plus tard? Selon l’historien Maurice Basque, si le film de Léonard Forest a marqué son époque, il reste que l’Acadie a beaucoup évolué en 50 ans.

Le Festival international du cinéma francophone en Acadie célèbre les 50 ans de la sortie du film Les Acadiens de la dispersion de Léonard Forest. En plus de présenter le film lundi (19h), une discussion animée par l’éditeur et poète Serge Patrice Thibodeau se tiendra en après-midi (16h). Ce documentaire de près de deux heures en noir et blanc sur l’identité acadienne, qui voyage du Québec à Belle-Île-en-Mer en passant par plusieurs régions des Maritimes et de la Louisiane, va à la rencontre des Acadiens qui se sont dispersés à travers le monde depuis plus de 400 ans. Léonard Forest a choisi de laisser aux Acadiens le soin de raconter leur propre histoire, leur vie sociale, religieuse et économique. C’est d’ailleurs la grande force du film.

Le réalisateur a accompli un travail colossal en mettant en scène une foule d’intervenants et en leur donnant complètement la parole. Ce sont de grandes conversations, parfois avec quelques hésitations, entrecoupées de longs intermèdes musicaux, souvent au clavecin, associé à la partie historique. Plus tard dans le film, on suit Édith Butler qui signe d’ailleurs la musique du film.

L’historien Maurice Basque note que ce documentaire axé sur l’idée de la grande famille acadienne est un peu plus traditionnel que les autres films de Léonard Forest, comme Les Aboiteaux ou encore Un soleil pas comme ailleurs où on est dans la contestation.

«C’est un film qu’on présenterait plus dans le cadre du Congrès mondial acadien. Il est plus ancré dans l’histoire, l’Acadie de la survivance, du souvenir et de la mémoire. C’est un film intéressant, mais ça date vraiment d’hier je trouve. Les références ne sont plus les mêmes nécessairement. On est rendu à une autre Acadie.»

D’après M. Basque, il manque de nuances dans la façon de raconter les faits historiques.

«C’est le genre d’histoire qu’on écrivait à l’époque qui ne tient pas compte des nouveautés. Y a pas de nuance et tout le monde est sorti du même moule.»

L’historien considère important de souligner le 50e anniversaire de ce documentaire qui avait eu beaucoup de succès en Acadie lors de sa sortie. Pour beaucoup d’Acadiens, c’était la première fois qu’ils se voyaient à l’écran.

«Ça nous situe aussi Léonard Forest qui a été un grand acteur de l’ONF national. À l’époque, il était le seul Acadien dans cette grande équipe.»

Les Acadiens, révoltés?

Au début du documentaire, un intervenant déclare qu’un Acadien est un être révolté. Une déclaration assez surprenante, surtout qu’il n’y aucune violence dans le film.

«Je pense que quelque part il a raison. Chaque fois qu’on nous marche sur le gros orteil, il y a une levée de boucliers. Quand on a une adversité en commun, c’est là que la devise, l’union fait la force, ressurgit. On a ce réflexe de se serrer les coudes et de réagir collectivement. On le voit depuis les dernières élections et la récente sortie de Denise Bombardier (au sujet des francophones hors Québec)», a exprimé Serge Patrice Thibodeau.

Selon lui, le documentaire de Léonard Forest est encore d’actualité, même s’il émet certaines réserves quant aux statistiques historiques. «C’était probablement la première fois que les Acadiens pouvaient avoir une synthèse de leur histoire dans un film.»

Le poète se fonde aussi sur le texte publié par le cinéaste au moment où il terminait le tournage. S’il a voulu réaliser ce film, c’est en partie pour répondre à une animatrice québécoise à la télévision qui avait affirmé que «l’Acadie était un lambeau du Canada français». Ce qui ressemble étonnamment aux propos récents de la journaliste et romancière Denise Bombardier affirmant qu’à travers le Canada, toutes les communautés francophones ont à peu près disparu. Comme quoi certaines perceptions n’ont pas changé en 50 ans.

Serge Patrice Thibodeau rappelle aussi que le cinéaste présente le Grand Dérangement sous une nouvelle lumière en montrant les effets positifs – ce qui était assez audacieux pour l’époque. Le poète note également l’humour et la nature poétique du film, surtout transmise par la musique.