Faire connaître la nation innue en mariant le cinéma et la poésie

«J’ai transformé mes poings en un crayon…», affirme le cinéaste et poète innu Réal Junior Leblanc qui estime que sa caméra et sa plume constituent des armes de paix puissantes pour faire connaître sa nation.

«Je suis tombé en amour avec ça parce que j’ai vu que c’était une arme. Si les gens ne veulent pas nous connaître, je vais amener ma nation aux gens avec la caméra», a déclaré en entrevue Réal Junior Leblanc qui participe au Festival international de slam/poésie en Acadie.

Portant à son cou un collier en forme de tortue aux quatre couleurs du monde symbolisant la terre entière, il se présente simplement comme un artiste qui veut avant tout mettre en lumière les réalités de son peuple et ses forêts.

Dans sa jeunesse, l’artiste originaire de la communauté Uashat mak Mani-Utenam sur la Côte Nord au Québec exprimait sa douleur par la violence et les coups de poing.

«J’avais de la douleur et je trouvais injuste le fossé entre les non autochtones et les autochtones. Je me disais comment se fait-il qu’eux soient full bien et que nous, on manque de tout alors qu’on est chez nous», a confié l’artiste et jeune père de famille.

C’est après avoir remporté un concours de poésie dans son école qu’il s’est découvert une passion pour l’écriture. Par la suite, il a obtenu une bourse du Conseil des arts du Canada pour participer à une résidence de création à Banff, lui donnant ainsi un réel élan pour écrire.

Depuis l’âge de 18 ans, le poète qui a traversé des périodes troubles comme plus heureuses a écrit une centaine de poèmes qu’il n’a pas encore publiés. Il a réalisé une dizaine de courts métrages, dont plusieurs œuvres produites par le studio Wapikoni mobile destiné aux Premières nations. Sans ce projet de studio ambulant, Réal Junior Leblanc ne croit pas qu’il aurait connu le cinéma. Ses films impressionnistes, s’apparentant au cinéma expérimental, conjuguent poésie et cinéma. Images juxtaposées un peu floues sur lesquelles défile sa poésie évocatrice. L’environnement, les réalités des Premières Nations, sa famille, les pensionnats autochtones figurent parmi les thématiques explorées.

Dans chacun de ses films, le réalisateur intègre des images de sa famille afin de lui rendre hommage. L’artiste, qui a des origines acadiennes du côté paternel, souligne qu’il fait partie de la seule famille Leblanc chez les Innus. Un nom qui, à une certaine époque, a suscité de la controverse dans sa communauté. De plus, ayant toujours vécu à l’extérieur des réserves parce que ses deux parents étaient enseignants, il a dû réapprendre à parler la langue innue en retournant dans sa communauté.

«Il a fallu que je fasse ma place», a confié l’artiste qui a été représentant jeunesse des Premières Nations pour le Québec-Labrador pendant quatre ans.

Attirer l’attention du monde

Comme cinéaste, M. Leblanc a fait le tour du monde en participant à plusieurs festivals. En jumelant la poésie et la vidéo, il estime qu’il peut attirer davantage l’attention du public et rejoindre les jeunes.

«Chez nous, les autochtones sont très visuels. La poésie, c’est beau, mais le monde de par chez nous n’est pas encore prêt. Quand je parle de poésie à mes amis, je les perds. Je pense que je suis un des premiers artistes innus qui mélange la poésie et la vidéo.»

Celui qui envisage de fonder sa propre maison de production travaille à l’écriture d’un premier long métrage de fiction, La dernière des terres libres, qui évoquera la résistance des autochtones face aux barrages du nord du pays et les questions environnementales.

«La pollution, c’est le champ de bataille dans le Nord. Il y a des rivières où on pouvait se baigner et en l’espace de cinq ou six ans on ne peut plus s’y baigner. C’est comme le caribou qui est en train de disparaître, je ne pensais jamais voir ça de mon époque», a confié le réalisateur.

Il envisage de tourner son film dans son village avec des autochtones et non des acteurs connus.

«J’espère attirer un peu l’attention vers nous parce que je pense qu’on est méconnu encore après toutes ces années à se côtoyer. Comme au Québec, ils sont fiers d’être québécois, mais ils ne nous connaissent pas. C’est comme aimer un char, mais tu ne connais pas le moteur à l’intérieur. Comment peut-on être fier de quelque chose qu’on ne connaît pas tout à fait?»

Ses films peuvent être vus sur le web (wapikoni.tv). Il participe à plusieurs activités du festival, dont un grand spectacle collectif vendredi soir et une table ronde sur le cinéma.