Winslow: un spectacle qui s’annonce haut en couleur

À quelques jours de la première du spectacle Winslow au théâtre l’Escaouette, à Moncton, fébrilité et effervescence règnent dans les coulisses de cette production d’envergure qui se déploie en plusieurs tableaux. Douze interprètes et musiciens donneront vie à l’œuvre de l’auteur Herménégilde Chiasson, sur une mise en scène de Marcia Babineau.

Depuis janvier, l’équipe de 25 comédiens, musiciens et concepteurs est installée dans la salle principale du théâtre afin de créer cette œuvre inédite.

L’Acadie Nouvelle a eu accès aux coulisses et assisté à quelques segments du spectacle en répétition. La salle a été reconfigurée, l’espace de projection est très large et on aperçoit tout en haut sur la passerelle, les trois musiciens, dont le compositeur Jean-François Mallet, qui accompagnent les comédiens dans cette immense fresque multimédia.

De la musique, des chansons, des projections, des marionnettes contemporaines et des moments poétiques sont rassemblés dans cette pièce qui repose sur différents registres de jeu, à la fois dans le réalisme et la distanciation.

Jamais la compagnie de Moncton ne s’est attaquée à un projet d’une telle ampleur, mentionne Marcia Babineau.

«Ce sont des thématiques qui parlent de nous, de nos ancêtres et de nous aujourd’hui parce qu’on traverse beaucoup les espaces, les époques et c’est un sujet qui me touchait, mais qui me faisait très peur à cause de la fresque, de la grosseur de la production et du nombre de concepteurs impliqués», a-t-elle déclaré.

Comme il s’agit d’un texte fragmenté par tableau qui traverse le temps et les réalités, la metteure en scène a choisi de s’appuyer sur différentes conventions théâtrales.

Le récit couvre le Traité D’Utrecht pour se revenir aujourd’hui, au moment où des Acadiens travaillent à la réalisation d’un film. C’est d’ailleurs la trame de fond de l’oeuvre: l’esprit de Winslow traverse aussi les époques.

«Pour moi, c’était important au niveau de la convention qu’on s’adresse beaucoup au public. C’est pour ça qu’il y un jeu dans le sens du réalisme et un jeu plus dans le sens de la distance.»

De grands défis à relever

Les comédiens ont de grands défis à relever puisqu’ils incarnent plusieurs personnages et doivent se glisser dans différents niveaux de jeu. C’est parfois très réaliste comme la scène du tribunal de l’histoire ou encore plus fantaisiste avec l’utilisation des marionnettes.

Qui joue le lieutenant-colonel britannique John Winslow? La réponse est complexe, puisque le personnage historique est joué par plusieurs comédiens.

«C’est un spectacle qui nous permet de faire nos gammes d’acteurs», a partagé Ludger Beaulieu qui incarne John Winslow, Voltaire, Louis Cormier et un comédien neutre.

La comédienne Monica Bolduc qui joue aussi plusieurs personnages, dont l’esprit de John Winslow, souligne que le spectacle n’aborde pas la déportation de manière folklorique ou traditionnelle.

«C’est intéressant d’avoir différents points de vue. On a parlé longtemps de l’Acadie, mais là de pouvoir en parler dans le but peut-être de s’affranchir de ce passé-là.»

Selon l’avis des deux comédiens, tout le monde trouvera quelque chose dans ce spectacle. C’est une des forces du spectacle à tableaux.

Une histoire racontée de manière contemporaine

Herménégilde Chiasson a rêvé de ce spectacle et voilà qu’il est à quelques jours de la première de Winslow. Quand ils ont fait la demande de financement auprès du programme Nouveau chapitre du Conseil des arts du Canada, il ne s’attendait à rien et puis voilà que le projet a été retenu.

Depuis, il a conçu plusieurs versions de la pièce. Si certains considèrent que la déportation n’appartient qu’au passé, l’auteur croit au contraire que c’est justement après cet événement que les Acadiens ont commencé à développer leur identité propre.

Aujourd’hui, l’impact de cette tragédie se fait encore ressentir dans l’inconscient collectif et c’est un peu ce que le dramaturge a voulu témoigner. La pièce commence par l’histoire pour tranquillement y intégrer des éléments contemporains.

Tout n’est pas très réaliste non plus, avec quelques anachronismes et des rencontres improbables comme celle de Voltaire et du négociateur français Melchior de Polignac, à Utrecht.

«Je voulais que ce soit actuel et contemporain, qu’on ne retourne pas au Village historique acadien et toute l’idéologie que ça peut transporter. Il y a un élément réel qui est la déportation qui a eu un impact historique, mais cet impact est arrivé jusqu’à nous.»

L’auteur espère que le public repartira en réfléchissant aux résultats de la déportation sur la place qu’occupent les Acadiens aujourd’hui.

«Notre pensée ou quoi que ce soit que nous fassions est fortement teinté par cet événement-là même encore aujourd’hui. Toute la cohabitation avec les anglophones et cette manière qu’on a toujours de ne pas prendre de place. On est revenu, mais on est revenu vraiment timide et craintif. Il y a une espèce de fil de réflexion tout au long de la pièce», a précisé l’auteur, conscient que tous ne seront pas d’accord avec son point de vue.

Winslow est à l’affiche du théâtre l’Escaouette du 5 au 14 avril. Les huit représentations affichent déjà complet. Les producteurs auraient souhaité présenter la pièce au Congrès mondial acadien, mais il a été impossible de conclure une entente à ce sujet, a fait savoir Marcia Babineau.

Pour l’instant, aucune autre représentation n’est prévue.