Le long métrage documentaire acadien est-il en voie de disparition?

La décision de Radio-Canada de se retirer de la production et de la diffusion du documentaire long métrage ébranle le milieu du cinéma en Acadie. Le président du Front des réalisateurs indépendants du Canada, Phil Comeau, s’inquiète de l’avenir de ce type de production.

«C’est plus ou moins la mort du long métrage documentaire en Acadie avec Radio-Canada», a déclaré le cinéaste et président du FRIC.

Selon lui, le long métrage documentaire acadien (des œuvres à durée variable de plus d’une heure) risque de mourir avec cette décision du diffuseur public, même si le réseau Unis a indiqué aux producteurs qu’il souhaitait financer ce type de production. Cela reste à prouver, considère Phil Comeau.

Le cinéaste Phil Comeau – Acadie Nouvelle: Sylvie Mousseau

Radio-Canada a récemment annoncé qu’il investirait prioritairement dans la production de moyens métrages documentaires d’une heure, de préférence aux documentaires de 90 minutes ou de 120 minutes (ce qu’on appelle les longs métrages documentaires). Cette mesure touche l’ensemble du pays. Dans un message envoyé à l’Acadie Nouvelle, un porte-parole de la société d’État, Marc Pichette, a fait savoir que Radio-Canada a pris la décision de se retirer désormais de la production de long métrage documentaire dont la sortie en salle de cinéma précède la diffusion à la télévision. Cette décision s’intègre dans une stratégie de programmation, rappelant qu’il est difficile de programmer des œuvres de 90 minutes à la télévision et que les films d’une heure correspondent mieux à la grille-horaire. Les longs délais imposés par le financement de ce type de production ont motivé aussi cette décision.

Chaque année, le diffuseur public reçoit environ 600 propositions de documentaire pour en diffuser entre 90 et 100. Le diffuseur veut dorénavant offrir encore plus de productions de qualité en privilégiant le moyen métrage.
Phil Comeau se désole de cette mesure. Il rappelle que le milieu du cinéma en Acadie a beaucoup moins accès à de fonds pour la production de long métrage documentaire qu’au Québec.

«Au Québec, ils ont la SODEC pour la production de long métrage documentaire qui est extrêmement riche, donc il y a beaucoup d’opportunités pour les cinéastes francophones du Québec, ce que nous n’avons pas en Acadie. On n’a rien qui ressemble à la SODEC. On a le programme provincial de soutien à Fredericton qui n’a pas beaucoup de sous et quand il y a une série de fiction en télévision, c’est presque tout le budget qui y passe.»

Où trouver le financement?

Nos hommes dans l’Ouest de Renée Blanchar, produit par Ça Tourne Productions est le dernier long métrage documentaire en Acadie à avoir bénéficié d’un financement de Radio-Canada.

La productrice Maryse Chapdelaine est ébranlée par la décision du diffuseur public.

D’après celle-ci, la question doit être soulevée sur toutes les tribunes afin de réfléchir aux options de production et de distribution.

«Le rôle de Radio-Canada (dans la production et la diffusion des longs métrages documentaires) était important et le fait de le retirer de cette façon, sans préavis, fait en sorte de limiter l’expression des cinéastes qui s’intéressent aux questions de fond. Partout à travers le monde, on produit des films de longueurs variables et ils sont diffusés sur les grands réseaux étatiques», a soulevé Mme Chapdelaine.

La productrice ressent déjà les effets de la décision du diffuseur public puisqu’elle vient de recevoir un avis de refus pour un projet de documentaire long métrage.

«Nous avons quelques autres projets de longs métrages qui sont en développement. Il est donc nécessaire pour nous de réfléchir à d’autres canaux de diffusion et de financement par le fait même.»

En Acadie, l’ONF demeure l’une des seules portes d’entrée pour le long métrage documentaire. Phil Comeau rappelle qu’il se produit déjà très peu de longs métrages documentaires en Acadie.

«Le problème qu’on a en Acadie et dans la francophonie canadienne c’est qu’on n’arrive pas à financer nos longs métrages documentaires parce qu’on n’a pas suffisamment de fonds ni de la province et ni de Téléfilm Canada qui n’a pas encore, en 51 ans, produit de long métrage documentaire dans la francophonie canadienne (à l’extérieur du Québec). En ayant un déclenchement de licence de diffusion avec un diffuseur pour un long métrage, ça nous permet d’aller chercher le restant de l’argent nécessaire.»

Dorénavant, un réalisateur qui voudra obtenir du financement de Radio-Canada (licence de diffusion), pour un documentaire, devra proposer des projets d’une heure tout au plus (52 minutes en tenant compte des pauses publicitaires).

Comme il a fait pour quatre de ses documentaires, Phil Comeau suggère de présenter des projets dans deux versions; 52 minutes et long métrage.

Si l’on se fie aux propos tenus par des représentants de Radio-Canada lors de la consultation publique à Moncton, c’est difficile de produire deux versions d’un même film pour des raisons de financement et de contenu.

«Dans le cas d’un format 52 minutes, le financement se fait d’abord par l’octroi d’une licence par le diffuseur, à laquelle s’ajoute un montant de l’enveloppe attribuée par le Fonds des médias du Canada à ce même diffuseur, et par les crédits d’impôt. Ce type de financement ne permet pas la production subséquente d’un 90 minutes», a précisé Marc Pichette.

Par ailleurs, Phil Comeau soutient que la diffusion en salle ne nuit pas à l’auditoire à la télévision.

«Ça demeure que quand un documen­taire passe à la télévision, ce sont des centaines de milliers de personnes qui le regardent. Ce n’est pas avec une douzaine de festivals et des diffusions communautaires dans les régions qu’on peut dire que tout le monde a vu le film. Au contraire, ça leur fait de la publicité gratuite», a-t-il ajouté.