Programme de perfectionnement en cinéma et en télévision: une productrice soulève des questions

Si les artisans du milieu cinématographique en Acadie applaudissent l’arrivée d’un nouveau programme de perfectionnement en cinéma et en télévision destinée à la francophonie canadienne, il reste que des créateurs espèrent que cette initiative de formation sera suivie de réels moyens financiers pour la production et la diffusion de leurs œuvres.

L’Association des producteurs francophones du Canada (APFC) a annoncé cette semaine, la mise sur pied d’un nouveau programme de perfectionnement pour les producteurs et créateurs francophones en milieu minoritaire, partout au Canada. Ce programme de trois ans qui se déploie en trois volets vise essentiellement la scénarisation et le développement de projets de longs métrages et de séries télévisées.

Pour y arriver, l’APFC a reçu l’appui financier de Netflix, qui en est le partenaire principal, de Téléfilm Canada, qui investira 150 000$ pour la première année, et du Fonds des médias du Canada, qui versera 50 000$ pour la même période. La somme versée par le géant américain n’a pas été dévoilée, mais on précise qu’elle dépasse celles des institutions fédérales. D’ici 2022, on estime que ce sont près de 50 scénarios de longs métrages et de séries à potentiel international qui pourront être soumises à l’étape de production, soit 18 par année.

Si l’APFC parle d’une entente historique, la productrice de Moncton, Cécile Chevrier, pose un bémol. Elle salue l’arrivée de ce nouveau programme, en reconnaissant qu’il y a un réel besoin en matière de scénarisation, mais reste à savoir si les diffuseurs et les bailleurs de fonds appuieront financièrement les projets qui émaneront de cette formation.

«Il faut que ce soit suivi par un effort réel en production. C’est sûr qu’on a des lacunes en scénarisation, surtout en fiction, je le reconnais, mais si on ne s’attarde qu’à la formation on manque le bateau. C’est louable, mais c’est partiel.»

Mme Chevrier rappelle qu’il y a déjà eu des programmes de formation en scénarisation destinés à la francophonie canadienne à travers le PICLO (Partenariat interministériel avec les communautés de langues officielles) au début des années 2000. L’auteure et la scénariste de la série Conséquences, Gracia Couturier, a d’ailleurs bénéficié de ces formations au milieu des années 2000, précise la productrice.

«Or, ce n’est que cette année qu’elle a vu sa première télésérie en diffusion à Radio-Canada. Ce que j’en conclus, c’est que c’est très bien de faire des efforts en formation, mais il ne faut jamais perdre de vue que l’objectif est d’aller en diffusion et que si on ne donne pas aux gens qu’on forme les moyens de gagner leur vie avec leur métier, c’est de l’argent gaspillé», a soulevé la productrice précisant du même souffle que la meilleure des formations est souvent l’expérience.

La présidente de Phare-Est Média interpelle directement les diffuseurs.

«On a une enveloppe pour la francophonie canadienne au Fonds des médias, c’est parfait, mais j’ai tout le temps dit que si les diffuseurs étaient à la table comme ils devraient l’être, on n’aurait pas besoin d’une enveloppe spéciale.»

La formation en région

Le nouveau président de l’APFC, René Savoie, précise que c’est la première fois qu’un programme de formation d’une telle ampleur est offert dans les milieux francophones en situation minoritaire au pays. La formation sera dispensée dans trois régions: l’Atlantique, l’Ontario et l’Ouest canadien.

«Premièrement, ce qu’on veut c’est former des gens en région pour préparer des scénarios de longs métrages, de séries dramatiques, documentaires et jeunesse pour vendre le produit aux diffuseurs.»

Celui qui dirige les Productions du Milieu, à Moncton, mentionne que toute bonne production commence par une bonne histoire bien racontée. À son avis, le manque de formation en scénarisation en Acadie se fait sentir cruellement. Selon lui, de meilleurs scénarios et des projets mieux développés seront plus faciles à vendre auprès des diffuseurs.

«Ça va permettre à des talents de chez nous de développer des projets qui vont permettre de faire de la production par chez nous…»

«En Acadie, on a de belles histoires, mais il faut savoir comment les raconter (…) Il faut arriver à une certaine forme. C’est cette connaissance qu’on veut amener à nos créateurs. Comment arriver avec un pitch devant les plateformes de diffusion comme Netflix avec un potentiel international.»

La formation qui sera donnée par des experts du milieu du cinéma et de la télévision contribuera aussi à former des formateurs en région.

«Ils pourront ainsi continuer la deuxième et la troisième année avec l’aide de leur mentor. L’idée est d’arriver à avoir quelque chose de stable en région.»

René Savoie espère aussi que le financement suivra. Il se tourne, entre autres, du côté du gouvernement du Nouveau-Brunswick et de son programme actuel d’appui à l’industrie de la télévision et du cinéma qu’il souhaite plus flexible.

«On espère que ça va avoir aussi l’impact d’encourager le gouvernement provincial à voir les possibilités qu’on apporte dans la province et d’élargir leur programme de soutien à l’industrie parce qu’en ce moment c’est le statu quo. On aimerait bien, éventuellement, avoir un programme avec plus de souplesse et qu’il n’y ait pas autant de limites d’imposées pour que si j’arrive avec une série à 10 millions $ pour Netflix, qu’on puisse la produire.»

Aucun droit de regard de Netflix

Même si l’APFC fait équipe avec Netflix, l’entreprise américaine n’aura pas de droit de regard sur les scénarios en développement. Les projets ne sont pas attachés à l’entreprise même s’il en est le partenaire principal. Ils pourront ainsi être présentés à Netflix ou à d’autres diffuseurs. Le programme est entièrement géré et coordonné par l’APFC.

L’objectif est de préparer la prochaine génération de créateurs. Cet investissement provient d’une enveloppe indépendante du fonds de 500 millions $ pour l’acquisition de contenus. L’enveloppe de 25 millions $ destinée à préparer la relève sert à financer des projets comme celui qui a été annoncé cette semaine.

Depuis que Netflix s’est engagé à investir 500 millions $ dans la production de contenu au Canada, un seul projet francophone au Québec a été financé. Aucun projet émanant des régions francophones minoritaires canadiennes n’a encore été financé par Netflix. Ce type d’initiatives de formation pourrait justement contribuer à accroître le contenu francophone, affirme-t-on du côté de l’entreprise.

La directrice générale de Téléfilm Canada, Christa Dickenson, considère que ce programme de formation aidera certainement à renforcer les projets qui seront proposés aux bailleurs de fonds. Des centaines de propositions de films sont acheminées à l’organisme canadien chaque année. La compétition est très forte.

«Nous avons toujours plus de demandes que nous avons d’opportunité pour les financer et c’est normal, que ce soit d’un bout du pays ou de l’autre», a-t-elle souligné.

Avec ce nouveau programme qui vise à encourager et à soutenir la vitalité et la vivacité des talents francophones, elle estime que les chances de succès seront meilleures pour les créateurs vivant en situation minoritaire.

«Je ne pense pas qu’il va y avoir une avalanche de projets, mais les projets qui nous arrivent seront encore plus forts», a ajouté Christa Dickenson.

Les détails du programme seront dévoilés d’ici à l’automne par l’APFC.