Les artistes visuels sont-ils suffisamment payés?

Si de plus en plus de galeries d’art au Nouveau-Brunswick versent des cachets aux artistes visuels, reste que la bataille n’est pas encore tout à fait gagnée, estime la peintre acadienne Georgette Bourgeois.

Bien que la plupart des galeries de la province offrent un cachet, celles-ci ne respectent pas toujours le taux fixé par le Front des artistes canadiens (CARFAC), note Georgette Bourgeois qui mène cette lutte depuis plusieurs années.

CARFAC est la voix nationale des artistes visuels professionnels. Certaines galeries d’art vont même jusqu’à ne pas payer les artistes pour présenter des expositions. Cette situation paraît aussi assez répandue dans les restaurants, les hôtels et autres établissements privés, dont le mandat ou l’activité principale ne comprend pas l’exposition d’oeuvres d’art.

«Leur argument est souvent qu’ils n’ont pas d’argent, mais moi je réponds qu’ils n’auraient pas de galerie et pas d’emploi si les artistes n’étaient pas là. La directrice est payée, le concierge est payé, alors, pourquoi pas l’artiste?», soulève Mme Bourgeois.

Celle-ci refuse d’exposer ses tableaux dans les cafés et les restaurants sauf quelques exceptions près, parce que ces établissements n’offrent souvent pas de cachet. Elle rappelle que la préparation d’une exposition représente un gros travail qui s’étend sur quelques années et pendant toute cette période, l’artiste n’est pas payé. À son avis, les créateurs méritent certainement de recevoir un cachet de 2000$.

Si certains établissements se justifient en évoquant la visibilité qu’ils offrent aux créateurs, Mme Bourgeois rappelle que ce n’est certainement pas la publicité qui va payer les factures et mettre du pain sur la table.

«Ils pensent qu’ils nous font une faveur en exposant nos œuvres et pourtant c’est nous qui embellissons leur place.»

Victoire importante

En 2015, le Front des artistes canadiens a gagné une bataille importante obligeant le Musée des beaux-arts du Canada à respecter ses barèmes en matière de droit d’exposition. Cette victoire s’est fait ressentir jusqu’au Nouveau-Brunswick, encourageant du même souffle les galeries et les musées à verser des cachets aux artistes visuels.

La grille des redevances minimales de CARFAC pour les droits d’exposition comprend plusieurs catégories en fonction des types d’expositions et des lieux. Par exemple, pour les galeries publiques dont le budget de fonctionnement est de moins de 500 000$, le cachet minimum est de 2036$ pour une exposition solo de trois mois. Les sommes augmentent selon le budget des centres d’exposition. En ce qui concerne les expositions collectives, les redevances minimales par artiste varient de 400$ à 500$.

Même si les grands musées comme la galerie d’art Beaverbrook à Fredericton respectent ces barèmes, l’artiste doit quand même parfois piger dans ses propres économies pour être présent au vernissage. L’artiste Luc A. Charette qui a une œuvre dans l’exposition Marion McCain d’art de la région atlantique souligne que son cachet d’environ 400$ ne suffit pas à couvrir les frais de déplacement, d’hébergement et de repas à Fredericton. Il rappelle que la réalité des artistes visuels est encore précaire.

L’expérience d’une galerie

Avant 2017, la Galerie Bernard-Jean à Caraquet ne versait pas de cachet aux artistes. Le directeur de cette galerie d’art actuel, Denis Lanteigne, confie qu’il a dû se retrousser les manches pour trouver du financement afin de remédier à la situation. Aujourd’hui, le conseil d’administration de la nouvelle entité comprend l’importance des cachets et ne les remet plus en question.

«Pour moi, c’est inconditionnel. Un artiste qui a fait un travail et qui expose, c’est de l’ordre du spectacle. Il fait une prestation, il y a un travail qui a été accompli et il le présente au public. C’est donc la base qu’il reçoive un cachet. Vendre des oeuvres, surtout en art conceptuel, dans les galeries, ça se fait, mais ce n’est pas nécessairement facile.»

Même si la galerie ne peut pas encore se permettre d’atteindre les barèmes minimums fixés par CARFAC, elle réussit à offrir une somme significative aux artistes, soit environ 1000$ par exposition. Des fonds du gouvernement, des projets ponctuels, du financement de la Ville de Caraquet, des mécènes privés ainsi que des partenariats avec d’autres organismes comme Acadie Love et Centr’Art contribuent à payer les artistes. Denis Lanteigne confie que ce n’est pas de tout repos, mais il n’est pas question de revenir en arrière, même si cette année, le défi risque d’être encore plus grand en raison des compressions provinciales dans la culture.

«J’avais fait des demandes au gouvernement provincial pour du financement de base qui ont été refusées. Ce n’est pas que le centre d’artistes n’était pas apte à le recevoir, c’est que le ministère n’a pas d’argent. Ça va donc être un peu plus compliqué. Ceux qui reçoivent cette subvention l’ont pour trois ans. Je me serais bien contenté d’un 10 000$ par année», a confié celui qui présente six expositions par année.

Il devra donc se tourner davantage vers les entreprises privées de la région qui sont extrêmement sollicitées pour différents projets.

«Il va falloir que je prenne mon bâton de pèlerin et que j’aille voir des compagnies locales. Des Reuben Cohen (un mécène averti), ça ne pousse pas partout.»

D’après Denis Lanteigne, la notion de cachet a largement contribué à relever le niveau de la galerie et des expositions.

«Avant qu’on paie des cachets, les expositions étaient plus locales. C’étaient des artistes qui commençaient, mais depuis trois, ans, j’ai eu des artistes de plus en plus intéressants, dont certains qui viennent d’ailleurs. Ça commence à brasser un peu plus. Il commence à y avoir plus de propositions de plus en plus élaborées d’artistes chevronnés», a-t-il ajouté.