Profession: monteur de film

Un travail de moine diront certains… le monteur de film occupe une place cruciale dans la réalisation d’un œuvre cinématographique. Rencontre avec trois créateurs passionnés d’images qui racontent comment ils abordent leur métier.

Quand on regarde un film, c’est le réalisateur et les comédiens qui sont souvent mis en évidence, mais autour d’eux gravite une équipe d’artisans. Le monteur qui travaille dans l’ombre est celui qui construit, image par image, cette œuvre qui nous éblouira.

En Acadie, les monteurs dans le domaine du cinéma et de la télévision se comptent sur les doigts d’une main. Julien Cadieux, Martin Goguen et Kevin McIntyre font partie de ces amoureux de l’image. Si le montage est important, il reste que plusieurs préfèrent confier à d’autres ce travail de titan.

«Souvent dans ma carrière, j’ai remarqué que le monde évitait la salle de montage parce que ça demande une concentration extrême. Il faut suivre le projet jusqu’à la fin. Au montage, c’est vraiment là où on ramasse tout et qu’on peut parfois sauver des films», a partagé Kevin McIntyre.

Celui qui a travaillé comme réalisateur et monteur à Radio-Canada pendant 20 ans, pour ensuite entreprendre une carrière d’artiste indépendant, a collaboré à la Revue acadienne, à de nombreux reportages, à des documentaires, dont ceux sur Édith Butler et sur le Centre culturel Aberdeen. Si pour un reportage d’actualité, on estime que chaque minute nécessite environ une heure de montage, en cinéma documentaire, le temps de montage peut se multiplier presque à l’infini.

«Pour un documentaire, j’ai déjà passé une pleine journée sur une minute de film ou encore pour enlever un poil noir sur le visage de quelqu’un.»

C’est pratiquement un travail de chirurgien.

«Il faut vraiment y aller avec le scalpel. Des fois, j’enlève deux frames (on compte 24 images (frames) par seconde) et ça va faire une différence.»

À son avis, plus un réalisateur est bien préparé, moins le travail du monteur sera fastidieux. Il encourage les cinéastes à se familiariser avec les salles de montage. Une fois sur le plateau de tournage, ils sauront ainsi ce qu’ils ont besoin comme prises de vue pour que l’histoire soit fluide. En fait, c’est souvent dans la salle de montage que le film prend forme. Étant musicien, son sens du rythme lui fournit un atout dans son travail.

«Je trouve qu’avec le montage, on peut vraiment amener beaucoup de rythme dans le storytelling (l’accroche narrative). J’aime beaucoup la manière qu’on peut jouer avec les images, les placer à la bonne place et faire ainsi un impact dans le récit juste avec le choix et le placement des choses», a ajouté celui qui se base souvent sur la bande sonore pour construire le montage.

Trois grandes étapes

Une œuvre cinématographique se construit en trois grandes étapes: le scénario, le tournage et le montage. À chaque étape, ça devient un autre film surtout dans le monde du documentaire. Le nom de Julien Cadieux s’est retrouvé au générique de plusieurs films en Acadie. Il a collaboré avec un bon nombre de cinéastes, dont Phil Comeau, Rodolphe Caron, Ginette Pellerin, Daniel Léger et Francine Hébert. Depuis plus de dix ans, il a réalisé au moins une vingtaine de projets de séries et de documentaires différents. Il vient, entre autres, de terminer le montage du plus récent court métrage de Phil Comeau, Belle-Île en Acadie.

«J’ai le bonheur de pouvoir m’intégrer dans l’univers créatif de quelqu’un d’autre et ça, c’est un plaisir. Chacun des réalisateurs avec qui je travaille a une approche différente.»

Un documentariste doit être alerte à tout ce qui se passe sur le tournage, car parfois le projet bifurque vers autre chose. La troisième écriture du film s’effectue au montage qui n’est pas nécessairement similaire au projet initial.

Julien Cadieux cite en exemple le film Les artisans de l’atelier de Daniel Léger pour lequel il a réalisé le montage. Au départ, le cinéaste n’avait pas vraiment de scénario et il a filmé les travailleurs dans l’atelier pendant une année, tout en restant à l’affût du moment. Le monteur s’est retrouvé avec environ 80 heures de tournage pour créer un film d’une heure.

«C’est au montage qu’on a trouvé l’essence de chacun des personnages et qu’on a créé une histoire.»

En général, le monteur travaille en étroite collaboration avec le réalisateur puisque c’est lui qui a le dernier mot en fin de compte.

«C’est important d’établir une relation avec le réalisateur pour que sa vision transparaisse et que moi aussi je puisse avoir ma voix et mon regard qui viennent teinter le film.»

Au fil de ses oeuvres, on constate que la force de Julien Cadieux est certainement dans sa capacité de créer des métaphores visuelles, c’est-à-dire de raconter en images ce qui est dit dans le texte et les témoignages. Quand il monte un film, il cherche à ce que les participants se reconnaissent dans le film et à être fidèle à leur propos.

Une petite pensée pour le monteur

L’écoute, la patience, l’ouverture et une bonne mémoire visuelle constituent des qualités essentielles à tout bon monteur de film. Pour un documentaire d’une heure, on peut prévoir l’équivalent de six à sept semaines de montage à temps plein.

Batteur, cameraman et monteur de film, Martin Goguen, de Botsford Bros à Moncton, estime qu’en étant musicien, il a développé un bon sens de l’écoute qui l’aide grandement dans son travail. Celui qui a monté, entre autres, le documentaire Le prince de l’Acadie et le drame Pour mieux t’aimer utilise aussi le rythme comme moteur créatif.

«Il faut laisser les comédiens et l’histoire respirer et laisser le temps au spectateur de respirer et de réfléchir. Ça devient presque un deuxième film au montage.»

Dans le cas du long métrage de Denise Bouchard et de Gilles Doiron, il avait en main 15 heures de tournage. La première coupe durait 2 heures et 23 minutes et la version finale qui a été présentée au Théâtre Capitol était de 1 heure 43 minutes. Il admet que le montage du film Pour mieux t’aimer a représenté un beau défi en raison de la complexité du scénario. Sa salle de montage est constituée d’un espace de visionnement et d’ordinateurs.

«En montage, j’aime le côté assemblage parce que c’est très créatif. Quand on regarde une scène, il y a tellement de manières qu’on peut faire la coupure, ça peut être un clin d’oeil, un respire..»

En fait, la courbe émotive se construit souvent au montage, alors la prochaine fois que vous visionnerez un film, ayez donc une petite pensée pour le monteur.