Le milieu du spectacle paralysé par la COVID-19

Avec les nombreuses annulations et les reports de tournées, de spectacles et d’événements culturels afin de respecter les consignes de Santé publique NB pour éviter la propagation de la COVID-19, le milieu culturel est pour ainsi dire paralysé. Selon la plupart des intervenants, les pertes financières pourraient être considérables.

Peu après l’annonce de la médecin-hygiéniste en chef du Nouveau-Brunswick recommandant d’éviter les rassemblements publics de 150 personnes et plus, la plupart des diffuseurs de spectacles et centres culturels ont dû réagir rapidement.

Certains spectacles ont même été annulés quelques minutes après l’annonce, comme c’est le cas au Centre des arts de la culture de Dieppe qui a dû retourner les 224 spectateurs qui se sont présentés, jeudi soir, pour le spectacle de David Myles et d’Émilie Landry qui affichait complet.

«On était en finalisation de montage de David Myles et Émilie Landry. Quand la nouvelle est tombée, on ne pouvait pas s’inscrire en faux et on a tourné de bord les 224 personnes. On est en mode gestion de crise», a déclaré le directeur général du centre, Louis Doucet.

Pour l’instant, le centre envisage de maintenir sa programmation de spectacles, mais en restreignant le nombre de places disponibles à un maximum de 150. La Caserne compte 224 sièges. Certains spectacles qui sont déjà à guichets fermés pourraient par contre être reportés, mais les autorités gardent espoir que les choses évolueront de façon positive.

«Ce n’est déjà pas évident de tirer notre épingle du jeu en diffusion surtout dans une salle avec une capacité réduite. Passer de 224 à 150, des fois c’est la différence entre le seuil de rentabilité et une situation déficitaire par spectacle. Même si je reporte le spectacle de David Myles et que je réussis à revendre l’ensemble des billets pour la prochaine présentation, il reste qu’il y a eu des frais de marketing qu’on a investi pour annoncer le spectacle, que j’ai payé les chambres d’hôtel, les per diem et que c’est de l’argent que je ne récupérerai pas», a partagé M. Doucet.

La plupart des grandes salles du Grand Moncton comme le Théâtre Capitol, le Casino NB et le Centre Avenir qui dépassent largement les 150 places, ont décidé d’annuler et de reporter tous leurs événements afin de se conformer aux consignes sur les rassemblements publics. Au Centre Avenir, tous les événements majeurs jusqu’au 18 avril sont reportés et au Casino NB, les six spectacles prévus jusqu’au 22 avril sont remis à plus tard.

Le Théâtre Capitol qui compte près de 800 sièges annule tous les spectacles et activités dans sa salle principale comme à l’Empress jusqu’à nouvel ordre. La direction tente de les remettre à plus tard. Ce serait la meilleure option afin de minimiser les pertes, estime la directrice générale Kim Rayworth. Neuf spectacles étaient prévus jusqu’à la fin mars.

«On prend contact avec leur agent pour voir la disponibilité des artistes, mais c’est assez difficile parce qu’on ne sait pas comment longtemps va durer cette période d’activités suspendue. On demande aux détenteurs de garder leurs billets.»

Bouleversement

Le quotidien des plus petites salles est aussi bouleversé. Le Centre culturel Aberdeen a dû annuler son encan annuel d’oeuvres d’art, entraînant ainsi une perte de revenus estimée à 100 000$. Cet encan constitue la principale activité de financement du centre. René Légère espère que l’encan pourra être remis à une date ultérieure. Le Centre annule d’ailleurs l’ensemble de ses activités pour les deux prochaines semaines, incluant les vernissages d’exposition.

«Pour l’instant, on est un peu en stand-by, on attendant d’avoir plus d’informations et de consignes du gouvernement provincial. C’est sûr que tout ça va avoir des implications financières majeures sur le centre. Ça fait que ce ne sera pas une année facile», a exprimé René Légère.

Plusieurs événements culturels sont annulés un peu partout dans la province, même dans de petites salles. Toutefois, Satellite Théâtre maintient les représentations prévues de sa pièce Les limites du bruit possible au théâtre l’Escaouette, mais en limitant le nombre de billets à 100. Même situation au théâtre du Monument-Lefebvre qui n’a pas annulé le spectacle de Fayo puisque le nombre de places ne dépasse pas 40. Pour les autres spectacles à venir, la situation sera évaluée.

«Il n’y a pas de clause de pandémie dans nos contrats!»

«Les choses ont bougé énormément en quelques jours à peine, c’est donc très difficile de prédire ce qui nous attend au cours des prochaines semaines, les prochains mois peut-être même. On est inquiet, ça, c’est sûr.»

Directeur général du Centre culturel de Caraquet, Claude L’Espérance témoigne de l’incertitude qui sévit en ce moment dans le milieu du spectacle. Son organisation vient d’ailleurs d’essuyer un premier coup dur lié directement à la pandémie de la COVID-19, soit le report du spectacle tant attendu (prévu initialement ce samedi) de la chanteuse québécoise Marie-Mai. Le bonheur, une rare salle comble! Et selon lui, ce n’est qu’une question de temps avant que d’autres événements ne subissent le même sort.

«C’est stressant, car on est à la porte de notre saison la plus occupée de l’année. Des rassemblements que l’on organise et qui s’adressent à des groupes de moins de 150 ou 250 personnes (comme les experts le suggèrent), on n’en a pas beaucoup ici. Et selon les spécialistes, cette situation pourrait durer quelques semaines, voir quelques mois. Ça pourrait donc avoir des impacts majeurs pour l’industrie de la culture dans la région, mais aussi un peu partout en province», indique M. L’Espérance.

Des impacts majeurs certes, car durant la période estivale, la Péninsule vibre littéralement au rythme de l’événementiel grâce, entre autres, à ses festivals qui apportent son lot de touristes. Le Festi-Vin, Acadie Love, le Festival acadien… Ce sont tous des événements auxquels collabore le Centre culturel de Caraquet et qui pourraient souffrir des conséquences de cette pandémie. Et c’est sans compter bon nombre d’autres spectacles, pièces de théâtre, activités diverses.

Des impacts sont donc à prévoir directement chez les artistes, mais aussi sur l’économie du coin qui profite énormément de cette offre culturelle.

Selon M. L’Espérance, si la situation s’intensifie, le Centre culturel pourrait même bien fermer ses portes momentanément.
«C’est une éventualité très probable si on finit par ne plus pouvoir organiser quoi que ce soit», dit-il.

Les artistes autonomes frappés

La situation actuelle de la COVID-19 affecte non seulement les têtes d’affiche comme Marie Mai, mais bien tous ceux qui gravitent autour et derrière la scène.

Jacques Dugas de Campbellton est un travailleur autonome œuvrant dans le domaine du divertissement. Sonorisateur, musicien et technicien de scène, il dépend des spectacles, tournées et festivals pour gagner sa vie. Jusqu’en début de semaine, tout allait bien, son agenda était rempli pour les semaines à venir. Il devait notamment accompagner d’ici quelques jours l’artiste Raphaël Butler dans les écoles de la province dans le cadre d’une mini-tournée pour souligner la Semaine de la Fierté française. Celle-ci est désormais annulée. Les mesures mises en place pour contrer la propagation de la COVID-19 ont ainsi rapidement eu pour effet de donner beaucoup plus de disponibilité que prévu au jeune artisan de Campbellton.

«La situation évolue tellement rapidement. Chaque fois que mon téléphone sonne, c’est pour annuler un événement ou le repousser à une date ultérieure», confie-t-il, avouant commencer à trouver la situation inquiétante.

«C’est assez stressant, car je suis travailleur autonome, donc mon revenu se fait couper à 100%. Et je ne suis pas le seul dans cette situation, presque tous mes confrères artistes, musiciens et techniciens de la province sont dans le même bateau. Même chose pour les producteurs et diffuseurs. Il n’y a pas de clause de pandémie dans nos contrats», exprime-t-il.

Ce dernier espère que le gouvernement tiendra compte de la situation et viendra en aide aux artisans affectés. «Après tout, c’est une mesure qui provient du gouvernement, on doit suivre les ordres. Et ce n’est pas une critique contre cette action, je comprends totalement la situation. C’est simplement que ça nous cause tout un préjudice énorme», estime-t-il.

En congé forcé visiblement pour quelques semaines, celui-ci entend du coup s’investir davantage dans des projets personnels.

«Je viens de me retrouver avec beaucoup de temps libre, autant en profiter et tourner cela de façon positive», indique-t-il.

COVID-19: un stress financier pour les artistes

Carol Doucet qui représente plusieurs musiciens en Acadie a dû faire face à au moins 20 annulations en 24 heures, en raison des restrictions émises sur les rassemblements publics. En plus des spectacles en salle, les tournées scolaires sont également annulées.

«Tout de suite, le mois de mars c’est un mois important pour les artistes dans les écoles. Comme la semaine prochaine c’est la Semaine de la francophonie, à peu près tout le monde était en spectacle scolaire. Je me suis fait annuler à peu près tous les shows scolaires, puis sans compter les spectacles en salle», a-t-elle expliqué.

Celle-ci avait des voyages de prévus au Québec et en France avec quelques-uns de ses artistes et tout est maintenant annulé, du moins pour les prochaines semaines.

«Juste au Québec pour cet été, je dois avoir plus de 80 spectacles de planifiés pour les artistes que je représente. Ce sont des mois et des mois de travail perdus si jamais c’est annulé. Juste cette semaine, ce sont des milliers de dollars qui sont perdus. J’avais au moins une douzaine de spectacles de prévue dans les écoles du district scolaire francophone Sud», a fait savoir Carol Doucet.

Puisque les écoles ne dépendent pas des revenus de billetterie, la gérante propose au gouvernement de verser un cachet aux artistes même si leurs spectacles scolaires sont annulés. Elle encourage du même souffle les radios à diffuser la musique des artistes acadiens et à acheter leur disque.

Le printemps est souvent synonyme de renouveau pour les musiciens qui repartent en tournée. Raphaël Butler qui n’avait pas fait de tournée depuis le mois d’octobre se préparait à reprendre la route dans les écoles et à donner son premier concert à la Place des Arts à Montréal. Un concert qu’il attendait depuis longtemps. Avec les annulations, il doit revoir maintenant ses plans.

«On se prépare à ça tout l’hiver en sachant qu’il y aura des revenus qui vont rentrer. Ça affecte beaucoup de gens. Je pense surtout à mes musiciens et mon technicien de son. Quand on va une semaine en tournée, c’est un bon montant d’argent qui entre pour eux, passé 1000$ par chaque musicien. Dans leur planification financière, ça peut créer un gros stress financier.»

Les gérants d’artistes sont sur le qui-vive. Carole Chouinard craint que plusieurs tournées au printemps et à l’été n’aient pas lieu. Bien des festivals et événements sont déjà annulés ou risquent de l’être. Une grande tournée des Hôtesses d’Hilaire au Québec pourrait être compromise. Aujourd’hui, les artistes tirent la majeure partie de leurs revenus des spectacles.

«Les artistes vivent souvent au jour le jour et des fois, ce sont des opportunités et des investissements de perdus. Ce sont des pertes assez substantielles. Il y a des musiciens qui m’ont déjà fait savoir que c’est en train de leur causer un stress financier.»

Elle rappelle que contrairement à d’autres types de travailleurs, les artistes ne bénéficient pas d’assurance-salaire.

«J’ai quelques artistes qui sont planifiés en spectacle pour le début mai et on ne sait pas ce qui va se passer et ça apporte un stress comme pour tout le monde, mais étant donné qu’il n’y a pas d’aide pour les artistes, c’est difficile», a ajouté Carole Chouinard.

– Avec la collaboration du journaliste Jean-François Boisvert