Le parcours touchant de trois générations de femmes

Micheline Savoie a d’abord écrit ses mémoires pour respecter une promesse faite à sa fille Anouk. Non seulement elle ouvre une grande fenêtre sur sa vie professionnelle et intime dans ce récit autobiographique, mais l’auteure nous présente le chemin parcouru par les femmes pour prendre leur place, des années 1940 à nos jours. Un chemin difficile semé d’embûches, mais qui en a valu la peine, estime l’auteure.

Née en Ontario d’une mère irlandaise et d’un père acadien, pendant la Deuxième Guerre mondiale, Micheline Savoie est l’aînée de quatre enfants, dont l’auteur et scénariste bien connu Jacques Savoie. Elle a passé les 20 premières années de sa vie au Nouveau-Brunswick avant de déménager au Québec. Elle a vécu, entre autres, à Kedgwick, Edmundston et Campbellton. Celle qui figure parmi les bachelières du collège Notre-Dame-d’Acadie de 1964 a oeuvré surtout dans le monde culturel et médiatique. Elle a commencé par faire de la pige pour ensuite occuper des postes de direction ou de coordination à Radio-Canada, à l’ONF, au Conseil consultatif canadien de la situation de la femme, à la Ville de Montréal, au Centre d’architecture, à Loto-Québec et à l’Université Laval.

À l’époque, les femmes ne bénéficiaient pas des mêmes avantages que les hommes et recevaient souvent un salaire largement inférieur à ceux de leurs collègues masculins pour le même travail. N’étant pas du genre à descendre dans la rue pour manifester, cette féministe convaincue a plutôt opté pour une autre approche afin de «faire sauter les plafonds de verre». Elle a travaillé d’arrache-pied et s’est appliqué à valoriser les forces des femmes et à les embaucher. C’est un peu grâce à ses efforts qu’aujourd’hui, on compte autant de femmes à Radio-Canada.

Le devoir de mémoire

Pendant près de 50 ans, elle a tenu un journal intime. Tout au long de son récit, Micheline Savoie s’adresse à sa fille qu’elle a appelée longtemps Capucine. Elle nous parle aussi de sa mère qui a eu une vie bien différente. Si l’auteure de ce récit a travaillé autant pour le droit des femmes, c’est pour sa fille et toutes les générations qui allaient suivre. Elle nous rappelle, entre autres, que ce n’est qu’en 1981 que la loi a reconnu l’égalité entre les conjoints et qu’il faudra attendre jusqu’en 1997 pour qu’il y ait une loi sur l’équité salariale. Ses mémoires sont parsemées d’anecdotes savoureuses, comme la fois où on a exigé la signature de son mari pour subir une intervention au sein.

«J’allais avoir une intervention au sein et ça prenait la signature de mon mari alors que c’est sûr que s’il avait dû se faire enlever quelque chose, on ne m’aurait pas demandé ma signature», s’indigne-t-elle.

En lisant ce livre, les femmes plus jeunes pourront constater que d’autres ont commencé la lutte avant elle et que les lois de l’époque étaient loin d’avantager les femmes. Micheline Savoie fait remarquer qu’il y a grande marge entre 1970 et 2020.

Une vie mouvementée

L’auteure a pris du temps avant d’accepter de publier ses mémoires parce qu’elle considérait que c’était personnel et qu’elle n’avait pas envie de se retrouver au milieu de la montagne d’autobiographies que l’on retrouve en librairies. C’est un ami éditeur qui l’a convaincue, jugeant que sa vie était aussi celle de beaucoup de femmes de sa génération.

«Je regarde mes amies qui ont fini leur baccalauréat en même temps que moi en 1964. Certaines habitent à Moncton encore et d’autres sont un peu partout au Canada et on a tous vécu la même chose, on a du se battre avec la loi, on a du fouiner et se faufiler pour obtenir un salaire qui était 60% du salaire des hommes qui faisaient le même travail. C’était pas évident. Je suis contente d’arriver à la fin, je suis très sereine.»

La vie de Micheline Savoie n’a pas été de tout repos tant sur le plan professionnel que personnel. Celle qui a passé à deux doigts de la mort au moins à trois reprises a mené sa vie à 100 milles à l’heure.

«Je ne me suis jamais ennuyée», lance celle qui est à la retraite depuis 2009.

Elle a eu une vie professionnelle riche en rebondissements et en défis. Entre Montréal, Ottawa et Québec, elle a déménagé 36 fois. C’est qu’elle n’aime pas la monotonie. Aujourd’hui, elle vit à Saint-Lambert sur la rive sud de Montréal. Même si le travail occupe une grande place dans son livre, elle lève le voile sur des moments intimes troublants, comme le viol. Elle a voulu aborder cet épisode sombre de sa vie parce qu’elle estime que beaucoup de femmes de sa génération l’ont vécu et personne n’en parlait. En entrevue, l’auteure confie que le viol c’est une vie et que ça ne s’oublie jamais. Si en 1979, elle n’a pas dénoncé son agresseur, c’est que tout se faisait dans le silence. Elle aurait pu perdre son emploi. Aujourd’hui, elle aurait eu certainement une autre réaction.

Épuisement professionnel, relations amoureuses en montagne russe, batailles épiques, milieu de travail houleux, les voyages, la vieillesse, les séances chez son psychologue; elle aborde une foule de sujets. Dans ce tumulte tantôt heureux, tantôt bouleversant, il y a l’amour inconditionnel pour sa fille qui, à son tour, fera face à de grandes épreuves.

L’auteure a mis du rythme dans son récit, ce qui fait en sorte que ça se lit pratiquement comme un roman. Micheline Savoie revient régulièrement en Acadie.
«C’est mon endroit de repos, de souvenirs. C’est très important pour moi. Je me dis toujours acadienne, peu importe l’endroit où je me trouve.»

Sa dernière visite en Acadie remonte à 2019 pendant le Congrès mondial acadien où elle a revu ses amies du collège, dont Édith Butler qui recevait l’insigne de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres du gouvernement français. Avant de perdre la mémoire vient tout juste de paraître aux Éditions Somme toute.