Émilie Turmel: le legs de la mère

Dans son nouveau recueil Vanités, Émilie Turmel nous convie en quelque sorte à une conversation avec sa mère sur le legs qu’on laisse derrière soi. Une remise en question des modèles féminins qui ouvre la porte sur plusieurs possibilités.

«Je te demande quelle science enseigne la beauté/Si plaire est un art une lutte un commerce un simple mécanisme de survie/ou quelque culte obscur auquel on sacrifie son premier visage», écrit Émilie Turmel dans ce second recueil qui vient tout juste de paraître aux Éditions Poètes de brousse.

À peine sorti de chez l’imprimeur que déjà ce nouvel ouvrage de la poète québécoise établie à Moncton retient l’attention. Il figure dans la liste des cinq recueils de poésie à surveiller cet automne publié dans le journal Le Devoir, en plus d’avoir reçu une belle critique. Si en Acadie Émilie Turmel est surtout connue comme étant celle qui tient les rênes du Festival Frye, elle est aussi l’une des voix féminines fortes de la poésie. Son premier recueil, Casse-gueules (2018) – primé en France –, s’est retrouvé parmi les œuvres finalistes du Prix Émile-Nelligan.

Son écriture qualifiée à certains égards de féministe explore davantage le ressenti. Avec la poésie, Émilie Turmel ne cherche pas à répondre à des questions ou à comprendre le monde dans toutes ses subtilités, mais à ouvrir des portes.

«Je pense que la poésie donne des choses à ressentir, des choses à voir, des choses à questionner, puis à partir de là, d’ouvrir un peu tous les possibles. Un seul mot, selon le bagage du lecteur ou de la lectrice ou selon son vécu, peut prendre vraiment plusieurs sens. À ce moment-là, c’est de voir si cette multiplicité de sens peut coexister et ça permet aux lecteurs ou lectrices de se remettre en doute, de remettre en doute le monde qui l’entoure et quelque part d’ouvrir des horizons, plus que d’essayer de définir le réel.»

Celle qui s’amuse avec les mots et les codes du langage adore la poésie pour les multiples possibilités que ce genre littéraire lui procure. Quand elle écrit, elle part souvent d’une émotion, d’une idée ou encore d’un texte ayant suscité une réflexion.

«Je vais écrire beaucoup en mode automatique. Après ça, je vais aller relire ce que j’ai écrit. Je vais chercher un petit peu finalement les perles, je vais aller extraire ce qui pour moi a une valeur poétique ou ce qui est le plus surprenant dans la langue ou l’émotion. Avec ces petites pépites-là, je vais me mettre à travailler des vers, des poèmes et changer la structure, chercher le mot.»

La blessure de l’abandon

Pour le recueil Vanités qu’elle dédie à sa mère, elle avait au départ une idée du livre avec une architecture bien réfléchie. Il y a cet effet de miroir d’un poème à l’autre. L’enfant place sa coiffeuse (vanité) devant celle de sa mère pour lui parler et remettre en doute certains modèles.

«J’avais envie de m’adresser à ma mère pour regarder ce que j’avais pris d’elle, mais aussi dans un sens plus large: qu’est-ce qu’on prend de nos ancêtres?»

«En fait, je questionne beaucoup les modèles féminins que j’ai eus dans ma vie, le plus important étant finalement la mère comme la plupart des femmes. J’ai voulu comprendre ce qu’elle m’avait transmis volontairement, mais aussi beaucoup malgré elle de par son parcours de vie, de par l’exemple, de par les traumatismes qu’elle a vécus. Est-ce qu’un traumatisme peut se transmettre d’une génération à l’autre?»

Émilie Turmel s’est demandé notamment si la blessure de l’abandon que porte sa mère lui a été transmise. Elle nous offre des questionnements, des réflexions et surtout une poésie fraîche et éclatée, minutieusement agencée qui ouvre une fenêtre sur bien des interprétations.

La poète qui sera mère à son tour dans quelques mois songe d’autant plus à cet héritage filial. À son avis, le plus difficile est peut-être d’arriver à ne pas transmettre tous ses défauts, ses travers ou même ses idéaux.

«Dans le fond, j’espère que je pourrai au moins transmettre à cet enfant-là le désir et la confiance de s’exprimer puis de partager son identité et de pas avoir peur de faire valoir ses idées et peu importe que ce soit un garçon, une fille ou quelqu’un qui ne se revendique pas de ces genres-là. C’est vraiment de dire: j’existe, je suis au monde puis ma pensée a une importance. Si je peux transmettre ça, je vais être heureuse.»

C’est en mars dernier pendant le confinement qu’elle a apporté la touche finale à son recueil commencé il y a deux ans. La poète travaille beaucoup la forme et la progression dans les poèmes. Elle a fait ses débuts en poésie dans un collectif d’artistes qui écrivait de la poésie non pas pour publication, mais pour être lue dans des performances littéraires.

Émilie Turmel sera l’une des auteures invitées au Salon du livre de Dieppe, du 22 au 25 octobre. Elle participera, entre autres, à la Soirée de lectures publiques le 22 octobre.