Champions: le triomphe de la différence

Si Helgi Piccinin a réalisé le documentaire Champions c’est d’abord pour mieux comprendre son jeune frère autiste. Le cinéaste qui partage sa vie entre Montréal et Halifax propose une œuvre porteuse d’espoir pleine d’humanité qui, souhaite-t-il, éveille le public à l’immense potentiel, trop souvent sous-estimé, des personnes vivant avec une différence intellectuelle.

«J’ai toujours rêvé d’entrer dans la tête de mon petit frère. Il fallait que j’en fasse un film», a déclaré en entrevue Helgi Piccinin qui signe son premier long métrage documentaire.

Pendant trois années, Helgi Piccinin a suivi son frère Stéphane et une amie Audrey, deux coureurs de haut niveau, dans leur quête ambitieuse de devenir des champions du monde. Le cinéaste les a filmés dans toutes les étapes de leur cheminement des Jeux nationaux à Antigonish jusqu’aux Jeux mondiaux des Olympiques spéciaux à Dubaï en 2019. Surnommé la torpille de Halifax, Stéphane, âgé dans la vingtaine, habite avec ses parents en Nouvelle-Écosse, tandis qu’Audrey, atteinte d’une légère déficience intellectuelle et amoureuse des chevaux, demeure dans la région de Montréal.

«En 2016, mon petit frère Stéphane qui avait quand même déjà 25 ans m’a annoncé qu’il voulait devenir le coureur le plus rapide du monde. Ça m’a un peu surpris et ça m’a beaucoup stimulé parce que je l’avais jamais vu aussi ambitieux et sérieux dans un acte d’ambition folle, alors j’ai commencé à le filmer puis très vite je me suis rendu compte que pour moi, c’était aussi une façon de me rapprocher de lui de faire ce film, d’enlever cette distance qui a souvent en fait entre les personnes autistes ou différentes intellectuellement et les personnes neurotypiques ou dites normales.»

La caméra est devenue alors comme une armure qui lui a permis de poser des questions directes et personnelles sur divers sujets. Comment se sent-il à l’égard du regard des autres? Quels sont ses rêves? Des questions qu’il n’avait jamais osé poser à son frère.

«En m’intéressant à lui, je me suis rendu compte qu’il fallait que je me plonge dans l’univers des Olympiques spéciaux qui est un univers vraiment riche en humanité. Y a pas plus riche que ça je trouve. En m’y plongeant plus en tant que documentariste, j’ai découvert des gens comme mon frère.»

Il a approché aussi un club sportif de la métropole québécoise où il a fait la rencontre d’Audrey, une jeune femme vive, dynamique, verbomotrice, différente de son frère, mais qui tout comme lui, a cette rage de vivre et de prouver au monde qu’ils ont du potentiel. Ils ont une humanité contagieuse. C’est étonnant de voir comment les deux protagonistes du film répondent avec honnêteté et beaucoup d’acuité aux questions qu’on leur pose.

«Oui, il y a des défis, mais on parle de gens qui sont beaucoup plus intelligents que l’étiquette de personnes déficientes intellectuelles qu’on leur colle à la peau.»

Une œuvre personnelle

Le cinéaste ne voulait pas faire un film seulement sur l’autisme, mais plutôt sur la différence. C’est pour cette raison qu’il s’est intéressé au parcours d’Audrey. Cette dernière est devenue du même coup une amie proche du réalisateur. Le documentaire offre une incursion privilégiée dans leur univers, tout en étant témoin des hauts et des bas de leur cheminement et de leurs états d’âme. Le cinéaste convient qu’il a pris un grand risque avec ce projet puisque les athlètes auraient pu se blesser en cours de route ou encore ne pas être sélectionnés pour Dubaï.

«Quand on a su qu’ils étaient sélectionnés pour aller à Dubaï, ç’a été un grand soulagement. Après, il a fallu s’organiser pour avoir les autorisations pour filmer aux Émirats arabes unis. Ç’a été un sacré défi, mais moi j’étais content d’aller dans un pays comme celui-là. On voit des milliers de personnes de partout dans le monde avec des visages différents.»

Sur le plan plus personnel, le cinéaste avoue que d’être le grand frère ou l’ami derrière la caméra pendant que Stéphane et Audrey vivaient des moments parfois très intenses n’a pas toujours été facile.

Comme cinéaste, Helgi Piccinin s’est toujours intéressé aux êtres humains atypiques et Champions vient en quelque sorte cristalliser son travail de documentariste, c’est-à-dire de faire découvrir des vies méconnues et de donner la parole à des gens qu’on n’entend jamais.

«Dans la grande discussion qu’on a en ce moment sur l’inclusion des voix des personnes issues de la diversité et de la minorité, j’ai vraiment l’impression que les grands oubliés ce sont les personnes qui vivent avec une différence intellectuelle puis c’est pas facile parce que ce sont des personnes dont le principal défi est de ne pas maîtriser les codes de la communication. Ce ne sont pas eux qui vont devenir des stars à la télé ou des politiciens, mais peut-être qu’on serait rendu là. Est-ce qu’il ne devrait pas y avoir une plus grande inclusion de ces personnes à tous les échelons de la société?», soulève-t-il.

Quand il a montré le film à sa famille à Halifax, plusieurs lui ont dit qu’ils ne savaient pas que Stéphane pensait comme ça.

«Ça m’a vraiment touché. Le défi d’entrer en communication avec des personnes différentes est grand, mais il y a juste un pas à faire et puis il y a monde de possibilités.»

Champions est présenté au FICFA mercredi à 19h en salle virtuelle. Un entretien avec le réalisateur et Audrey suivra la projection.