Crow Bar: l’autre réalité de Gabriel Robichaud

Imaginez un bar dans un village côtier au milieu de nulle part, avec une mer de larmes dissimulée derrière un rideau et des personnages un peu tout croche à l’humour parfois cinglant… Ainsi se déploie la pièce de théâtre Crow Bar de Gabriel Robichaud où le réalisme magique vient briser l’ordre établi.

Il s’en passe des choses dans la vie de l’auteur et comédien Gabriel Robichaud de ces temps-ci. Le nouveau papa est de retour dans le paysage littéraire avec un cinquième ouvrage: la pièce Crow Bar aux Éditions Perce-Neige qui sortira en librairie le 30 mars. Reconnu pour sa poésie, ses prises de position fortes sur divers enjeux et sa dramaturgie teintée de réalisme magique, Gabriel Robichaud propose avec cette nouvelle oeuvre un mariage entre une réalité crue presque dramatique et un monde parfois tendre, léger complètement imaginaire où l’humour et l’ironie pimentent le tout.

Situé sur la seule rue du village, entre la station d’essence, l’église, l’école, la coop, l’épicerie et la place à crème glacée qui ferme l’hiver, le Crow Bar, qui a comme devise «T’es-tu prêt à sortir à genoux», est le lieu principal de l’action. Quatre personnages Elle, le Pompiste, le Guitariste et la Vieille au bar se croiseront dans ce bar un peu glauque.

Le personnage d’Elle débarque de façon impromptue parce que sa voiture est en panne. Elle se retrouve contrainte de rester, du moins pour quelques jours, dans ce village étrange un peu refermé sur lui-même. Choisira-t-elle de s’y installer en permanence ou de reprendre la route? À travers les trois autres personnages, elle tentera de découvrir les secrets du village qui semble avoir été frappé par une malédiction.

Gabriel Robichaud souligne que la première étincelle de cette pièce est venue en 2013 lorsqu’une amie effectuait des rénovations dans sa maison. «Elle m’a dit ‘‘je donne des coups de crow bar dans ma maison, c’est génial, ça ferait un bon titre pour une pièce de théâtre, tu devrais l’écrire’’.»

Il n’en fallait pas plus pour que le dramaturge se lance dans l’aventure. L’intrigant cimetière des Joe (que vous découvrirez dans la pièce) a été l’une des premières images qui lui est apparue. Il a écrit les premiers mots pendant qu’il était sur la route. Plusieurs années se sont écoulées avant qu’il aboutisse au projet final. Des déménagements et d’autres engagements professionnels ont repoussé le projet. Avant d’arriver à la publication et à la production au théâtre l’Escaouette, il a écrit de multiples versions qui ont été lues dans différents événements.

Si la route a été au coeur de la vie de l’auteur au cours des dernières années, c’est plutôt l’ambivalence entre partir ou rester dans un lieu qu’il voulait traiter. C’est d’ailleurs le choix que fait le personnage principal en devenant propriétaire du bar.
«Le personnage principal devient un peu notre regard du spectateur, un peu emporté, un peu réticent et toujours en train de découvrir les lois de cet univers-là qui a un code différent de la réalité telle qu’on la connaît.»

Espace de liberté

L’auteur acadien a toujours été attiré par la mythologie et le réalisme magique, lui permettant ainsi d’avoir un espace de liberté sur scène et de faire éclater les formes, la réalité et d’aborder le quotidien de façon détournée et de laisser une place à une certaine folie. D’après lui, le réalisme magique permet de mettre en valeur le côté unique du théâtre.

«La télévision et le cinéma c’est l’art de montrer tandis que le théâtre, c’est l’art d’évoquer, et le réalisme magique donne énormément de place à l’évocation […]. Il y a énormément de place à la poésie là-dedans. Ça fait partie du plaisir d’écrire.»

La mer qui est à la fois trouble et calme occupe une grande place dans cette œuvre théâtrale. Elle se forme d’abord par les pleurs d’une femme pour finir avec celle qui boit l’océan, annonçant ainsi la fin d’un cycle.

«La mer c’est quelque chose qui m’inspire pour son côté grandiose et farouche. C’est un paysage qui m’habite, dont je me sens proche.»

La description du village près de la mer avec son seul boulevard pourrait ressembler à certains égards à Caraquet, note l’auteur qui s’en sert surtout pour ancrer son écriture afin d’«être capable de mieux s’envoler par la suite.»

Gabriel Robichaud dédie ce livre à la comédienne Diane Losier qu’il nomme affectueusement la femme-poème. L’auteur précise que la comédienne l’a beaucoup aidé et influencé dans son parcours. Un jour, il lui avait promis de lui écrire une pièce de théâtre. D’ailleurs, c’est elle qui incarnera le personnage de la Vieille au bar. Il confie que dès la première lecture publique, il est devenu évident que ce serait elle qui allait tenir le rôle advenant une production en Acadie.

Ce sera très intéressant de voir comment cette œuvre en 19 tableaux sera mise en scène. Elle comporte certainement son lot de défis, admet l’auteur. Les comédiens Tanya Brideau, Diane Losier, David Losier et Marc Lamontagne, accompagnés du metteur en scène Matthieu Girard, ont entrepris les répétitions au théâtre l’Escaouette. Le dramaturge aurait souhaité que la sortie du livre coïncide avec les représentations de la pièce, mais la pandémie a forcé les producteurs à remettre le spectacle à l’automne.