Pour une plus grande place des femmes dans la littérature louisianaise

En publiant Ô Malheureuse, un premier recueil collectif en français signé par des écrivaines de la Louisiane, l’artiste, enseignante et blogueuse, Ashlee Wilson Michot, a voulu mettre en lumière la perspective et l’écriture des femmes, trop souvent reléguée en arrière-plan.

«Ça me donne les larmes aux yeux parce que c’est très près de mon cœur le français et comme on est passé proche de tout échapper ça», a confié Viola Fontenot, 84 ans, de Lafayette, auteure du texte En français, s’il vous plaît.

Issue d’une génération à qui l’on interdisait de parler français à l’école, Mme Fontenot signe deux textes poétiques dans ce formidable recueil. Ses poèmes se retrouvent aux côtés de ceux d’une cinquantaine d’écrivaines louisianaises âgées de 17 à 84 ans.

«J’ai pas écouté mes maîtresses d’école, j’ai gardé mon français. J’étais plus éduquée qu’elles parce que je parlais deux langues et eux, ça en parlait juste une», affirme celle qui n’a jamais eu honte de parler français.

Son texte qui se trouve dans ce recueil collectif lui est venu un peu comme une chanson. En essayant de trouver l’inspiration pour un texte anglais dans le cadre d’une classe de création littéraire à l’Université de la Louisiane à Lafayette, c’est le français qui lui est apparu d’abord.

«J’étais assise et pas rien en anglais n’est arrivé et en même temps, le poème est venu à moi en français avec une mélodie. J’ai attrapé ma petite enregistreuse et j’ai enregistré la chanson. Je l’ai pas donné à ma classe, mais je l’ai écrite en français comme ça sonne et j’ai eu de l’aide d’amis qui m’ont dit comment épeler les mots, mais le poème n’a pas changé du tout», a raconté celle qui faisait partie du groupe des «Acadian girls» en visite au Congrès mondial acadien en 2019 à Moncton.

Derrière chaque poème du recueil, il y a une histoire, souligne Ashlee Wilson Michot. Elle a mis sur pied le blogue La Prairie des Femmes faisant référence au lieu-dit où elle habite (environ 15 milles de Lafayette). C’est à travers ce blogue qu’elle a entrepris son projet littéraire collectif. Selon celle-ci, la parole des femmes n’est pas très présente dans le paysage littéraire et musical en Louisiane.

«La manière qu’on expérience notre français, c’est beaucoup à travers les chansons sur la radio et la plupart des chansons populaires en français sont des chansons par des hommes et aussi de leur perspective. C’était à cause de notre culture ici, les années passées, il fallait que les femmes restent à la maison et on ne pouvait pas jouer de la musique. On chantait à la maison, des ballades et des choses comme ça, mais après, ça s’est arrêté un peu», a indiqué l’éditrice.

Une langue fascinante

Enfant, Ashley Wilson Michot, qui a grandi à Ville Platte, ne parlait pas le français et pourtant cette langue la fascinait. Elle cherchait à comprendre les paroles.

«Je viens d’une ville où on a beaucoup de français, mais c’était la génération de mes grands-parents qui parlaient français et ils nous ont pas montrés», a relaté celle qui a appris le français plus tard à l’école et à l’Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse.

«J’étais toujours curieuse et quand j’ai découvert les paroles des chansons, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup des mots qui parlaient des femmes, comme jolie fille, criminelle et Ô malheureuse. De jour en jour, la musique était tout partout, mais il n’y avait pas de voix et les perspectives des femmes. Moi je voulais faire un équilibre avec ça.»

En passant par son blogue, elle a lancé un appel aux femmes qui avaient envie de soumettre des textes.

«J’ai choisi le blogue parce que je ne voulais pas faire peur aux femmes parce qu’on est un peu sensible, on est un peu gênées de notre écriture. Même les vieilles femmes avaient peur que leur français ne soit pas assez bon et les jeunes avaient peur que leur français ne soit pas aussi bien que celui des vieilles. Pour beaucoup des femmes dans le projet, ce n’est pas notre langue maternelle.»

Elle a été profondément touchée par les textes de ces femmes et leur confiance à partager leurs écrits. «C’était si bon et c’était exactement comment moi je me sentais.»

Le titre du recueil vient, entre autres, de l’un des écrits du collectif, mais aussi de cette expression Ô Malheureuse souvent citée dans les chansons en Louisiane. Elle a d’ailleurs répertorié 60 chansons dans lesquelles ce terme apparaît plusieurs fois. Le recueil a été publié par les Presses de l’Université de la Louisiane à Lafayette.

Ashley Wilson Michot aura un entretien virtuel avec le professeur Clint Bruce au Festival Frye, ce jeudi à 20h. Des auteures feront aussi la lecture de leurs textes. À la suite de ce projet, l’artiste entend mettre sur pied une bourse de création littéraire pour les femmes qui veulent écrire en français en Louisiane.