Si l’envie un peu folle lui prenait d’écrire des poèmes sans «r» sonore. Un défi que s’est lancé le poète Serge Patrice Thibodeau pour son 16e recueil Chemin cassé suivi de Chemin sans fin qui jette un regard cynique et dur sur le monde actuel qui n’arrive pas toujours à distinguer la vérité du mensonge.

Pourquoi s’interdire le «r» sonore? Cette consonne fait partie de l’identité de la langue acadienne parlée, souligne le poète. Après avoir écouté une de ses entrevues à la radio, son accent lui est apparu immensément reconnaissable en raison de ce fameux «r».

«J’ai eu cette espèce d’idée un peu folle. Si j’écrivais un texte sans “r” sonore. Quelle sorte d’accent j’aurais? Où est-ce qu’on pourrait deviner que je suis acadien? J’ai commencé à faire du bricolage (de mots) et ce n’était pas évident», a raconté le poète, sourire en coin.

En effet, il s’est imposé une grande contrainte, c’est-à-dire écrire tout un recueil sans cette consonne. La plus grande difficulté se trouve dans les petits mots qui tiennent les phrases ensemble tels que, par, pour, contre, sur, après… Il y en a plusieurs, note le poète.

«Il fallait que je trouve des tournures qui me permettent de dire ce que je voulais dire avec très peu de prépositions parce qu’on sait que c’est ça le plus difficile de toute langue. Plus le mot est petit, plus il est difficile à maîtriser. C’est le ciment, c’est la colle. Ça posait vraiment problème parce qu’il y en avait beaucoup avec des r.»

Ce recueil étonne aussi par la virulence du propos. Beaucoup plus dur que ses recueils précédents, Chemin cassé dresse un constat peu flatteur de la société actuelle. «Il s’en est allé casser des masques…», écrit-il d’entrée de jeu. Les discours médiatiques sur l’actualité et le cynisme en politique ont inspiré l’écrivain.

«Avec les théories de complot où tout le monde véhicule n’importe quoi et ça passe pour des vérités absolues. On ne sait plus départager le vrai du faux, donc c’est pour ça qu’il y a toujours ce motif de casser des masques qui veut dire justement révéler les mensonges qu’on essaie de nous faire avaler. Beaucoup d’hypocrisie aussi dans la société. J’essaie de remettre ça en perspective ou avec un nouvel éclairage des fois avec des propos assez violents… À un moment donné, c’est vraiment un ras-le-bol de tous les discours ambiants», laisse-t-il tomber.

Plus de liberté

S’il s’est imposé des contraintes dans l’écriture, c’est tout le contraire dans le contenu. Il s’est permis beaucoup de liberté en osant des observations plus directes, sans pincettes, plus dures avec une pointe de cynisme. Il laisse libre cours à son indignation et à la colère. Il s’est aussi permis d’utiliser une grande variation de registres de langue.

Ayant grandi sur une ferme à Rivière-Verte, le poète s’inspire aussi de la langue parfois crue de cette réalité rurale. Des références à la religion ayant abondamment meublé son enfance reviennent dans ce recueil. Chemin cassé comprend 35 poèmes, tandis que Chemin sans fin regroupe 13 textes qui conclut le recueil sur une note un peu plus lumineuse. L’auteur admet qu’il ne voulait pas que le livre se termine de façon obscure. Avec une certaine dose de cynisme, les titres de ses poèmes sont liés au mobilier et à la faune. Encore une fois, il rejette les conventions.

«La métaphore de la maison qui s’écroule et le village qui disparaît, donc ça m’a paru évident que le mobilier était très important.»

Habituellement, il entreprend l’écriture de ses recueils avec un concept et une structure de récit établie. Cette fois, il était plutôt dans l’ombre totale.

«C’est un petit peu comme si quelqu’un m’avait donné un puzzle de 1000 morceaux, mais qu’il avait gardé la boîte. Il faut que je me débrouille pour faire le puzzle sans l’image. Je ne sais pas ce que ça va donner.»

Au fil des mois, une structure a émergé pour en voir le portrait global. La plupart des textes ont été écrits avant la pandémie à l’exception de quelques poèmes qui font allusion de manière plus universelle à la peste.

Il fait aussi allusion à ses séjours à Cuba (sans jamais nommer le pays), l’amenant ainsi à réfléchir sur les fausses perceptions de la liberté d’expression dans ce pays.

Serge Patrice Thibodeau, qui dirige les Éditions Perce-Neige, a publié 22 livres: des essais, des récits de voyage et de la poésie. Il a reçu le Prix littéraire du Gouverneur général pour deux de ses recueils. La poésie lui vient naturellement étant son genre littéraire de prédilection.

«Je ramène toujours à l’étymologie du mot poésie qui veut dire construction, donc c’est toujours un jeu de construction et je suis fasciné par l’architecture et la construction de la langue. La poésie me permet ça et des inventions pour lesquelles on est peut-être plus limité dans un roman. Comme ce sont des formes brèves, ça permet de passer beaucoup de temps sur un petit texte», a expliqué l’auteur.

Publié aux Éditions Perce-Neige, son recueil Chemin cassé suivi de Chemin sans fin sort en librairie le 1er juin.

logo-an

private

Vous utilisez un navigateur configuré en mode privé ou en mode incognito.

Pour continuer à lire des articles dans ce mode, connectez-vous à votre compte Acadie Nouvelle.

Vous n’êtes pas membre de l’Acadie Nouvelle?
Devenez membre maintenant

Retour à la page d’accueil de l’Acadie Nouvelle