Devant le climat d’incertitude qui règne au département d’art dramatique de l’Université de Moncton, l’ancienne directrice du département, Marcia Babineau, estime que le programme fait face à de grands défis, notamment sur le plan de la permanence de son corps professoral. À son avis, le baccalauréat spécialisé doit être maintenu, sinon ce sera le début de la fin.

Un manifeste se portant à la défense de ce département, signé par plusieurs artisans du milieu théâtral, adressé au recteur de l’Université de Moncton, Denis Prud’homme, a été publié dans l’Acadie Nouvelle lundi. Même si celle qui dirigeait le département jusqu’à tout récemment n’a pas signé le manifeste, elle affirme soutenir entièrement la cause. Mme Babineau rappelle que le baccalauréat en art dramatique de Moncton est le seul programme spécialisé de théâtre en français dans les provinces atlantiques. Sans ce programme, les étudiants seraient peut-être tentés d’aller ailleurs au pays ou d’étudier dans un programme spécialisé en anglais à Halifax.

«Pour moi, c’est vraiment une dimension très importante sinon les gens partent au Québec et ne reviennent pas. Si on a vraiment un paysage théâtral aujourd’hui et une certaine force de création théâtrale dans le milieu, c’est bien à cause du département. Et ça, ce n’est pas arrivé tout seul. C’est parce que les gens ont été formés ici. Il y a une continuité. Mais à partir du moment où il n’y a pas de spécialisation, ça va être le début de la fin», a-t-elle déclaré en entrevue. Son contrat étant terminé à la fin de l’année universitaire, Marcia Babineau a décidé de tirer sa révérence.

«Ce n’est pas évident de faire fonctionner un département avec si peu de professeurs permanents. Je pense que ça prenait aussi des gens avec une nouvelle énergie. En même temps, il y a des combats à mener pour faire en sorte que le département se trouve en meilleure position», a soulevé celle qui tient aussi les rênes du théâtre l’Escaouette.

Au fil des années, elle note que le département a vu son corps professoral s’effriter. Dans les années 1970, à l’époque où elle était étudiante, on pouvait compter sur six professeurs permanents. Aujourd’hui, le département devrait en principe avoir trois professeurs permanents, mais deux des postes n’ont pas été renouvelés. Marcia Babineau estime que pour assurer une vision à long terme, ça prend davantage de permanence. Actuellement, seule la nouvelle directrice et professeure en scénographie, Katia Talbot, est sur la voie de devenir permanente. En septembre, un professeur temporaire intégrera le département. Le reste du corps professoral est composé de plusieurs chargés de cours.

Évaluation

Selon Mme Talbot, il y a de l’inquiétude quant à l’avenir du programme, surtout dans le contexte financier difficile des dernières années à l’Université.

«Personne n’est capable de donner de garantie. On nous répète quand même que le département est important et qu’on ne veut pas le perdre. Maintenant, il y a un processus d’évaluation qui s’en vient et les recommandations qui vont suivre. C’est là que les choses vont plus se jouer. Je pense qu’il va falloir démontrer beaucoup de choses pour que le département puisse conserver ses plumes», affirme Mme Talbot.

Avec le processus d’évaluation qui s’amorce, Mme Babineau craint que le département perde des crédits. Lors de la dernière évaluation, il y a une dizaine d’années, le programme est passé de 130 à 90 crédits.

«On est en auto-évaluation et on a travaillé sur le document au courant de l’année. Là, on demande de peut-être passer de 90 crédits à 60 crédits qui, pour moi, n’est plus possible si on veut avoir une spécialisation. Ça deviendrait comme une majeure. Le département était ainsi constitué avant le baccalauréat spécialisé. C’était une majeure et les gens qui sont passés par la majeure n’ont pas fait de carrière théâtrale.»

D’après Katia Talbot, la spécialisation en art dramatique permet d’offrir une formation complète aux acteurs en devenir. À cela s’ajoute un profil de compétences connexes en scénographie et production.

«L’important est que nos jeunes, au sortir du département, soient compétitifs et aptes à aller faire leurs auditions partout au Canada. Ça nécessite une spécialisation parce que c’est ce qui est offert dans les autres écoles. Si on ne les a pas ici, on va les perdre ces jeunes-là.»

Le manifeste découle de forums initiés par l’Association acadienne des artistes professionnels du Nouveau-Brunswick durant lesquels une série de recommandations ont été émises. Marcia Babineau considère que l’un des problèmes majeurs du milieu théâtral en Acadie c’est le peu d’enseignement en art dramatique dans les écoles.

«Au secondaire, les élèves ne sont pas initiés au théâtre alors qu’ils le sont en musique et en art visuel. Les cours de théâtre dépendent de la volonté des professeurs. C’est le gros problème à mon avis parce que si les jeunes étaient initiés au secondaire au théâtre, il y aurait un intérêt développé pour s’inscrire au département de théâtre.»

Depuis quelques années, le nombre d’étudiants en art dramatique varie entre une vingtaine et une trentaine.

«Pour avoir plus d’étudiants, il faudrait avoir plus de professeurs permanents. C’est un peu un cercle vicieux. Si on n’a pas les effectifs, c’est difficile d’assurer le développement et un plus grand nombre d’étudiants. Il faudrait qu’on investisse dans la permanence et dans le recrutement», soutient la femme de théâtre de Moncton.

«Une occasion d’innover…»

Denis Prud’homme a indiqué par courriel qu’il avait pris note des inquiétudes et des commentaires formulés dans la lettre.

«C’est rassurant pour l’Université de Moncton de constater l’engagement de ces signataires envers notre institution et envers la culture et l’Acadie», a indiqué le Dr Prud’homme qui n’était pas disponible pour une entrevue lundi.

Il a précisé que le département d’art dramatique fait partie des programmes qui sont en évaluation. Le processus se terminera avec des recommandations faites par les évaluateurs externes au cours de la prochaine année. Le rapport sera ensuite transmis aux instances de l’Université. Le but de l’exercice est de fournir des pistes de réflexion qui s’inscrivent dans un processus plus large d’évaluation globale du programme afin de le moderniser pour qu’il réponde aux besoins et tendances actuelles, a-t-il fait savoir.

«Comme institution, nous avons l’obligation de nous poser des questions, même si certaines peuvent s’avérer difficiles. Dans ce cas-ci, nous devons nous demander où en est le théâtre ici et dans la francophonie canadienne et quelle direction il prendra dans la prochaine décennie. Autre question importante pour moi: Comment l’Université de Moncton, par son département d’art dramatique, peut-elle influencer le théâtre et son évolution?»

Le recteur qui souhaite poursuivre le dialogue avec les intervenants a ajouté que cette révision doit être vue comme une occasion d’innover.

logo-an

private

Vous utilisez un navigateur configuré en mode privé ou en mode incognito.

Pour continuer à lire des articles dans ce mode, connectez-vous à votre compte Acadie Nouvelle.

Vous n’êtes pas membre de l’Acadie Nouvelle?
Devenez membre maintenant

Retour à la page d’accueil de l’Acadie Nouvelle