De plus en plus répandu dans le monde, le phénomène des pseudo festivals de films inquiète des artisans du domaine du cinéma. Ceux-ci estiment que cette pratique vient entacher le milieu et peut même nuire à la réputation de certains cinéastes ou producteurs qui seraient tentés d’y soumettre leur oeuvre pour récolter facilement des prix.

Dominique Léger, responsable de la programmation au Festival international du cinéma francophone en Acadie, souligne que ce phénomène des festivals fantômes est assez connu dans le milieu du cinéma.

«Il y a carrément des festivals qui se présentent comme un festival sur des plateformes comme FilmFreeway qui facturent des frais d’inscription, mais en fait le festival n’existe pas. Quand on fait une recherche Google sur ces festivals-là, souvent, ils n’ont pas de site web et sur leur page Facebook, ils ont dix abonnés tout au plus. C’est très louche. Ce sont des façades pour ramasser des frais de soumissions dans le fond», déclare Dominique Léger.

«Si quelqu’un gagne une panoplie de prix dans plein de festivals qui sont la plupart de faux festivals, ça vient enlever un peu le prestige, la singularité et le mérite des prix des autres festivals qui sont en fait de vrais festivals. C’est rendu un peu un problème.»

Les responsables des festivals cherchent à sensibiliser les cinéastes indépendants et émergents à ce phénomène. Il existe des plateformes de festivals comme FilmFreeway sur laquelle les cinéastes peuvent soumettre leur film à une foule d’événements.

«Je dirais que c’est de plus en plus commun dans les cinq dernières années parce que c’est extrêmement facile avec des plateformes comme ça de soumettre son film à plein de festivals sans vraiment faire de recherche sur chaque festival.»

La plateforme compte plusieurs festivals légitimes, mais aussi des événements plutôt obscurs et plus ou moins crédibles, sans de véritables jurys et de projections publiques.

Récemment, l’Acadie Nouvelle a d’ailleurs publié une lettre à l’opinion du lecteur à ce sujet.

En effectuant une recherche sur internet, on découvre notamment que certains festivals offrent près d’une cinquantaine de prix par mois. C’est le cas, entre autres, du Virgin Spring Cinefest basé à Kolkata, une compétition mensuelle qui offre des récompenses dans près de 50 catégories.

Sur le site web du festival, on ne fournit pas la composition du jury ni les dates de projections. On parle plutôt de projections privées et d’un événement annuel public pendant lequel la meilleure œuvre de chaque catégorie recevra le Golden Galaxy Award.

Ce genre de festival suscite tout de même un certain scepticisme au sein du milieu. Ils finissent par ressembler davantage à des galas de remise de prix plutôt qu’à un véritable festival de cinéma avec une sélection, un jury et des projections. D’après une source crédible dans le domaine, il y aurait même des festivals qui inviteraient les cinéastes à payer pour se procurer des trophées. Ils deviennent en quelque sorte des machines à prix. Certains événements annoncent qu’ils ont sélectionné tellement de films qu’ils ne peuvent pas tous les projeter ou encore ils tiennent de petites séances amateurs.

Une astuce douteuse?

Marie-Renée Duguay qui a oeuvré pendant de nombreuses années au FICFA est consciente du problème. À son avis, il s’agit d’une véritable gamique qui date quand même de plusieurs années. À l’époque où elle s’occupait de la programmation, quand elle recevait une œuvre ayant récolté des dizaines et des dizaines de récompenses, elle vérifiait la liste des festivals. La plupart du temps, il y avait quelques festivals pas très crédibles sur la liste.

Elle mentionne que certains festivals acceptent toutes les soumissions pourvu qu’on leur paie les frais d’inscriptions. On va même parfois exiger des frais supplémentaires pour que le film soit inscrit dans plus d’une catégorie, précise-t-elle. Voilà une façon de faire de l’argent facilement.

Selon Mme Duguay et d’autres artisans du milieu du cinéma, le phénomène de festivals fantômes est frustrant, d’autant plus qu’il y a des gens qui travaillent fort pour organiser des événements légitimes.

«Dans le milieu du cinéma, c’est très difficile d’obtenir du financement et de se démarquer. J’imagine que ç’a (le phénomène des festivals fantômes) commencé parce qu’il y avait un certain marché de gens qui voulaient que leur film se démarque. Les sélections en festival c’est quand même difficile à obtenir. Ces sélections vont souvent aider les cinéastes à obtenir des crédits pour avoir du financement et une certaine reconnaissance publique. C’est un piège facile, mais malheureusement, selon moi, ça se retourne contre des gens. Quand on reçoit un film et qu’on se rend compte qu’il y a une longue fiche de festivals pas crédibles, ça nuit plus à la crédibilité d’une production. Ça va peut-être lui donner une visibilité auprès du public et des médias qui ne sont pas spécialistes, mais dans le milieu des festivals, ce n’est pas quelque chose qui est apprécié.»

C’est un peu comme lorsqu’on dit qu’un cinéaste a été sélectionné au Festival de Cannes alors qu’il est allé au Marché du Film à Cannes. Ce n’est pas du tout la même chose, fait remarquer Mme Duguay.

Attention aux prix fictifs

Le cinéaste Phil Comeau qui a récolté 167 prix pour son court métrage Belle-île en Acadie assure que ce sont tous de vrais festivals avec des projections en ligne ou en salle, bien que l’Acadie Nouvelle n’ait pas vérifié chacun de ces événements.

Sa sélection comprend des festivals reconnus et d’autres moins connus. On y retrouve notamment la compétition mensuelle Gold Star Movie Awards qui décerne des prix dans 60 catégories. Seuls les films gagnants sont projetés devant public, précise-t-on sur le site web de la compétition.

Phil Comeau affirme surveiller cela de près. D’ailleurs, il a même refusé un prix d’un festival en Indonésie parce que lorsqu’il a voulu consulter le site web avec la liste des récompenses, il ne l’a pas trouvé. De plus, sa page Facebook ne fonctionnait pas. Il leur a envoyé un courriel et la réponse qu’il a reçue était très vague.

«C’était un festival en première année, donc déjà en première année, il faut se méfier s’ils n’ont pas de réputation, puis j’ai refusé le prix. Je ne l’ai pas sur la liste (de ses récompenses) parce que j’ai senti que c’était quelqu’un qui en profitait pour des soumissions parce que c’est facile d’organiser un festival sur internet.»

Avec la pandémie ayant forcé les festivals à prendre le virage numérique, le cinéaste croit que des gens ont profité de la crise sanitaire pour créer des festivals fictifs en ligne.

«Les gens qui ne surveillent pas bien peuvent se faire jouer des tours ou gagner des prix qui sont quasiment fictifs d’un festival fictif.»

Comment reconnaître un festival de film légitime?

Organiser un festival de film avec une sélection, un jury, une remise de prix et de véritables projections en ligne ou en salle nécessite plusieurs mois de travail, assure Dominique Léger du FICFA.

Il y a un nombre et une variété incroyable de festivals de films à travers le monde. Certains ne sont pas tout à fait légitimes et même frauduleux.

«Il faut qu’il y ait à la base (d’un festival légitime) une structure avec des employés ou des bénévoles qui regardent tous les films et que chaque film soit sélectionné pour des raisons avec un mérite et avec une intention. Pour qu’un film gagne un prix, il faut qu’il y ait un jury professionnel chevronné sans conflits d’intérêts qui visionne les productions», explique Dominique Léger.

Un vrai festival n’aura pas 250 gagnants. En général, les festivals de film décernent une vingtaine de prix maximums.

Le festival Show Me Shorts présente sur son site web une liste de quelques critères permettant de vérifier la crédibilité d’un festival. Voici quelques indices qui devraient en principe déclencher un doute dans l’esprit: le nom de l’événement ressemble à un autre festival bien établi, il n’y a pas de projection publique ou la date n’est pas précisée, le contact est difficile à trouver. Malgré un nom obscur, le festival exige des frais d’inscription élevés. Même le Sundance Film Festival qui est très reconnu ne charge pas plus de 100$ pour inscrire un film.

Parmi les autres éléments à surveiller, on mentionne le grand nombre de prix, un minimum d’information sur la sélection des films, pas de liste de gagnants vérifiés, peu de détails sur le processus de sélection et sur les membres du jury, les prix sont limités à des certificats sans cérémonie, pas de brochure ou de catalogue et aucun commanditaire.

Si on retrouve l’un ou l’autre de ces éléments, cela ne veut pas dire qu’il s’agit automatiquement d’un pseudo festival, mais c’est la combinaison de plusieurs politiques suspectes et un manque de transparence qui rendent l’événement douteux, note-t-on.

Le site fournit aussi une liste de caractéristiques d’un vrai festival. Si le film a reçu des commentaires positifs de cinéastes, sa réputation, si on retrouve des informations détaillées sur leur site web et que les frais de souscription ne sont pas trop élevés, ainsi qu’une qualification pour les Oscars. L’appui de commanditaires solides, la transparence, un bureau local et la couverture des frais de déplacement pour les cinéastes constituent de bons indices pour juger qu’un festival est crédible.

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