Amoureuse des mots, l’écrivaine Kim Thúy recherche la beauté avant toute chose, même quand elle écrit sur des événements tragiques et l’horreur de la guerre.

Son plus récent roman Em qui porte sur la guerre du Vietnam voyage sur plusieurs années, suivant le fil de différents personnages depuis les plantations de caoutchouc à l’opération Babylift ayant évacué des enfants de Saigon en 1975. Ce roman beaucoup plus grave que ses autres œuvres révèle tout de même une certaine beauté, ne serait-ce que dans l’écriture. «Il faut aller chercher ce qui reste de beauté ou sinon se donner le droit à une beauté quelconque pour pouvoir le faire», a affirmé en entrevue l’écrivaine québécoise d’origine vietnamienne qui est de passage au Festival Frye en fin de semaine.

Certaines scènes ont été difficiles à écrire, confie l’auteure. Comme celle de la petite Tâm qui se réveille sans famille dans le village de My Lai. «Elle est passée des rires spontanés au silence des adultes aux langues coupées. En quatre heures, ses longues tresses de gamine se sont défaites devant des crânes scalpés.» (extrait du roman).

«Il m’a fallu 48 heures pour pouvoir l’écrire et je me suis enfermée dans un hôtel pour me concentrer là-dessus […]. Je me suis donné le droit à la beauté d’exister même dans l’atrocité et aussi la beauté des mots. Si je n’ai pas cette beauté-là, je ne peux pas avancer et je ne peux pas écrire.»

Em est un roman qui ratisse très large, permettant ainsi de comprendre le contexte et l’histoire de ce pays. Il y a la guerre, mais il y a aussi les conditions de travail difficiles des coolies (ouvriers venus de la Chine et de l’Inde) dans les plantations de caoutchouc, l’épandage de l’agent orange, les femmes des salons de manucures, l’orphelinat de Mme Naomi, les recettes du bouillon de phô et bien d’autres choses.

Une histoire d’amour?

Au départ, la romancière ne savait pas trop dans quelle aventure elle s’embarquait.

«Moi je voulais écrire une histoire toute simple, une grande histoire d’amour entre Louis et Emma-Jade, mais j’ai jamais réussi parce que pour pouvoir parler d’eux, je parlais de l’histoire de tout un pays, de l’histoire de plusieurs pays.»

Et d’un récit à l’autre, elle a forgé ce récit grave et courageux. Riche en information, le livre ouvre de nouveaux horizons. L’auteure a voulu ainsi que son roman soit comme un point de départ afin de donner envie aux lecteurs d’aller encore plus loin dans leurs recherches. Kim Thúy confie qu’elle n’aurait pas pu écrire ce livre à ses débuts.

«Je crois que j’ai vieilli alors j’ai plus de courage et aussi j’ai eu accès à plus d’informations un peu grâce à la technologie, à la disponibilité de l’information et il fallait toute cette maturité de ma part pour y arriver. J’ai osé aller plus en profondeur.»

«C’est un parcours de toute une vie en fait, de 53 ans et à un moment donné, vous avez tous ces petits morceaux de casse-tête et un jour, vous vous assoyez et puis un morceau arrive après l’autre et ça se connecte à la fin.»

La plupart des personnages du roman ont existé, bien que les noms ne soient pas nécessairement les mêmes.

«Je me suis basée sur le réel. Là où on pourrait dire que c’est de la fiction, c’est que je choisis seulement de petits bouts de ces réalités-là parce que c’est impossible d’embrasser toute la réalité, c’est immense.»

Prise de conscience

Ce livre est aussi une prise de conscience, révèle l’auteure qui a été choquée d’apprendre que les Américains ont mené cette guerre très peu pour défendre la démocratie, mais plutôt pour ne pas perdre la face.

«La colère n’était pas contre qui que ce soit, mais plus contre moi-même parce que j’étais fâchée qu’il m’ait fallu 50 ans pour aller chercher de l’information et voir les vraies intentions alors que ce n’était pas surprenant comme intention. Ce qui était surprenant c’est que moi j’ai cru au message officiel pour défendre la démocratie. Je me suis trouvée très naïve.»

Née à Saigon en 1968 pendant la guerre, Kim Thúy a quitté son pays en 1978 avec les «boat people» après le changement de régime politique.

Dans son premier roman Ru, elle raconte sa vie par fragments dont son arrivée au Canada. Immense succès littéraire, Ru est porté au grand écran. Le tournage du film est presque terminé, a fait savoir la romancière qui a pu se rendre sur le plateau. En voyant les scènes se tourner, elle a revu son parcours.

«Je ne voyais pas mes mots en image, mais plutôt la chance de revivre ce que j’avais vécu à l’âge de 10 ans quand je suis arrivée ici et que je n’avais pas la capacité d’absorber toute la beauté de ce qu’on a vécu quand on est arrivé ici… C’est extraordinaire. C’est comme avoir la chance de vivre le bonheur deux fois.»

Le Festival Frye propose quelques activités avec Kim Thúy en fin de semaine. Parmi les autres événements au programme, figure le Frye Jam ainsi que le vernissage de l’exposition Épistola samedi au Centre culturel Aberdeen.

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