Avec son docu-fiction L’Ordre secret, Phil Comeau signe ainsi sa production documentaire la plus ambitieuse. Ce film lève le voile sur La Patente, cette puissante association secrète ayant oeuvré, de 1926 à 1965, pour l’avancement des droits des Canadiens français.

Au fil de témoignages inédits d’anciens membres de l’Ordre, de leurs descendants, de reconstitutions historiques et d’animation, ce film brosse un tableau bouleversant des luttes sociales et politiques des minorités francophones du Canada. Cette œuvre arrive à un bon moment dans le contexte politique actuel au Nouveau-Brunswick où les questions linguistiques refont surface. Le cinéaste et nationaliste acadien souhaite qu’il y ait une prise de conscience collective.

«Je voudrais que les gens réagissent plus que simplement écrire des articles dans le journal. J’aimerais que les gens disent c’est assez, arrêtez de traiter un tiers de la population comme si on était des citoyens de deuxième classe. C’est épouvantable ce qui se produit présentement», a exprimé le cinéaste qui partage sa vie entre Moncton et Montréal.

Celui-ci note que le gouvernement de Blaine Higgs fait tout pour amoindrir l’influence des francophones. «C’est ce qu’on veut (plus de droits) avec la révision des langues officielles, on veut vraiment une égalité complète, mais on ne l’a pas là.»

Une confidence de son père

Phil Comeau a commencé à imaginer ce projet de film lorsque son père Julius Comeau lui a révélé sur son lit de mort qu’il avait été membre de l’Ordre de Jacques-Cartier (La Patente). Le cinéaste ne l’avait jamais su, même pas un doute. C’est ainsi qu’il a entrepris son enquête. Ses recherches se sont étendues sur deux années. Il a fouillé dans des centres d’archives à Ottawa, à Moncton et à Montréal. Il a mis la main, entre autres, sur la liste des membres.

L’Ordre de Jacques-Cartier comptait plus de 72 000 membres au Canada, dont 2000 dans les trois provinces maritimes.

«C’était à Moncton qu’il y avait plus de membres, soit 227. À Caraquet, c’est assez phénoménal, ils étaient 122 membres pour une ville de moins de 5000 personnes. Ça veut dire que tout le monde a un lien avec La Patente.»

Des personnalités acadiennes influentes telles que Martin J. Légère, Gilbert Finn (ancien lieutenant-gouverneur), Euclide Chiasson, Donat Lacroix, Léon Thériault et l’ex-premier ministre Louis J. Robichaud ont fait partie de l’Ordre de Jacques-Cartier. D’ailleurs le premier cabinet de Louis J. Robichaud comptait six ministres francophones tous membres de La Patente, mentionne Phil Comeau.

Il a travaillé sur ce projet documentaire pendant cinq ans. D’anciens membres de la société secrète se confient à la caméra. D’autres ont refusé de se dévoiler devant la caméra pour ne pas, semble-t-il, briser leur serment bien que l’association se soit dissoute en 1965.

«À l’époque, le Nouveau-Brunswick n’était pas bilingue, donc, ils ne pouvaient rien faire de public. Il fallait qu’ils travaillent en cachette et infiltrent toutes les associations pour essayer d’influencer. Les Anglais avaient aussi leurs associations secrètes, les orangistes et les francs-maçons et il y avait aussi le Ku Klux Klan au Nouveau-Brunswick.»

Une main tendue à la jeunesse

Le cinéaste incorpore de la fiction dans son documentaire en reconstituant des scènes historiques, voulant ainsi susciter l’intérêt des jeunes.
«Je sais que l’avenir de la francophonie au Nouveau-Brunswick, en Acadie, au Canada, c’est la jeunesse. Je me suis dit, vont-ils venir voir le film s’ils savent que c’est tout du monde de 75 ans en montant qui est dans le film. Alors, comment les intéresser?»

C’est ainsi qu’il a eu l’idée de reconstituer une cérémonie d’initiation de jeunes recrues.

À partir d’un manuel sur les cérémonies d’initiation datant de 1955, il a pu recréer une telle cérémonie. Ce rituel d’initiation en plusieurs épreuves symbolisant les valeurs de l’Ordre, constitue en quelque sorte la trame du documentaire. Ces scènes sont jouées par des comédiens de l’Acadie, dont André Roy, Ludger Beaulieu, Félix Basque, Raphaël Butler et Gabriel Robichaud.

«J’ai insisté pour que ce soit des comédiens d’ici parce qu’on parle surtout de l’Ordre de Jacques-Cartier aux Maritimes. Ce sont tous des comédiens que j’admire.»

Les commandeurs (des figurants) sont joués par des membres de Club Richelieu ou des gens qui luttent pour la cause francophone.

«C’étaient des gens passionnés par le sujet. On était en tournage et je n’avais pas à convaincre qui que ce soit de l’importance du sujet.»

Pendant sa recherche, Phil Comeau a appris qu’en plus d’être commandeur, son père en tant qu’officier a joué un rôle crucial dans le recrutement et les cérémonies d’initiation.

Bien que La Patente n’a pas toujours fait l’unanimité au sein de l’Acadie, il reste que ce qui en ressort est plus positif que négatif, note le cinéaste. En plus de démystifier cette société secrète fascinante, le documentaire témoigne du cheminement des francophones et de ce qu’ils ont réussi à bâtir en 50 ans. Une équipe de 150 techniciens et acteurs ont travaillé à ce projet ambitieux.

Phil Comeau qui a réalisé une centaine de productions cinématographiques et télévisuelles signe son 8e long métrage. Pour la première fois, il apparaît dans un de ses films.

Produit par l’ONF, L’Ordre secret est présenté lundi à 20h au Théâtre Capitol à Moncton dans le cadre du Festival international du cinéma francophone en Acadie. La séance affiche déjà complet. Le film sortira en salle le 2 décembre, notamment à Caraquet et à Dieppe.

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