En 2024, le Studio Acadie de l’Office national du film célébrera son demi-siècle. Qu’en est-il aujourd’hui de cette institution qui a enclenché la carrière d’un grand nombre de cinéastes? Si les budgets alloués à la production demeurent insuffisants au dire de plusieurs réalisateurs, il reste que la productrice, Christine Aubé, veut ouvrir davantage les portes aux créateurs et à une diversité de types de cinéma.

Une importante délégation de l’ONF était de passage au Festival international du cinéma francophone en Acadie. Selon Christine Aubé, cela prouve que le studio Acadie est ici pour rester.

«Depuis la restructuration, je n’ai jamais senti la francophonie ici aussi présente. On nous donne une place comme jamais auparavant, de nous rapprocher de nos collègues du Québec par rapport à la réflexion des projets, une ouverture sur la francophonie internationale que je n’ai jamais vue avant. On est en train de préparer des projections partout en Europe pour des projets d’ici», a-t-elle déclaré en entrevue.

Si le studio de l’Acadie n’a pas produit de film d’animation depuis longtemps, ce genre pourrait refaire surface, la productrice exécutive à l’animation ayant un mandat national, note Christine Aubé. D’ailleurs, Daniel Léger travaille à un projet en cinéma d’animation.

Au Studio Acadie, une douzaine de projets sont en cours à différents stades de développement et il y en a 25 dans la francophonie canadienne.

«C’est quand même beaucoup pour un petit studio avec un budget comme on a», souligne la productrice exécutive du Studio du Québec, de la francophonie canadienne et acadienne, Nathalie Cloutier. D’après les chiffres fournis par l’ONF, le coût de production des œuvres pour 2021-2022 (excluant l’ACIC, et les projets spéciaux) pour les programmes français et anglais dépasse les 18,7 millions $.

Le montant alloué à la Francophonie canadienne (878 000$) représente 9,8% des coûts totaux en production et 25,8% des coûts de production du Programme français. Par ailleurs, ces chiffres n’incluent pas le coût de tous les services fournis par l’ONF qui participent au rayonnement des productions au pays et à l’étranger, tels que les équipes de marketing, de distribution et de communication de l’ONF.

L’institution est à la fois un producteur et un distributeur.

Des cinéastes souhaiteraient qu’une plus grande part du budget soit réservée à la création et non à l’appareil administratif. Selon Nathalie Cloutier, la récente réorganisation permettra de s’investir davantage à la production, comme le fait actuellement Christine Aubé en Atlantique. Tout comme les créateurs, Mme Cloutier reconnaît que les fonds destinés à la création sont insuffisants, rappelant que les allocations n’ont pas été augmentées depuis une dizaine d’années.

«On sait tous que les salaires augmentent, le coût de production augmente. Tout a augmenté, mais nous, notre allocation n’a pas augmenté. […] D’ailleurs, cette réorganisation-là était dans le but de vraiment mieux allouer les ressources aux créateurs sur le terrain.»

«Les enjeux de financement de l’ONF, on est là-dessus chaque année. On attend le budget fédéral au mois de mars. On se croise les doigts pour des annonces positives pour l’augmentation de notre enveloppe. L’argent va aller directement aux allocations de production», a soutenu Mme Cloutier.

L’Acadie reçoit environ la moitié du budget alloué à la Francophonie canadienne. Ce montant fluctue d’une année à l’autre, dépendant des besoins, précise Christine Aubé.

«L’an passé pour le studio à Moncton, on avait plus de la moitié du 878 000$. C’est le montant de base. Chaque année, on a des entrées d’argent qui arrivent en cours de route. L’année passée, je pense qu’on a terminé avec un peu plus d’un million $ pour la francophonie canadienne. On est comparable à nos collègues du Québec.»

Depuis qu’elle est en poste à Moncton, aucun projet approuvé n’a échoué pour des raisons financières, soutient la productrice. Le studio compte sur une petite équipe de trois personnes. «Quand même j’aurais 12 millions $, ce n’est pas réaliste. Il faut aussi être réaliste par rapport à la capacité de produire.»

Un modèle d’affaires différent

L’originalité, la force du récit ou du concept, de l’intention et de l’approche figurent parmi les critères recherchés par le producteur.

«Quand on regarde les projets qui nous sont soumis, on regarde qui est le créateur. On cherche des gens qui vont nous amener un point de vue. On évalue les projets qui nous parlent, quel accès il a au sujet, comment il veut le traiter, c’est quoi son lien avec la communauté qui est concernée par le sujet», a expliqué Nathalie Cloutier.

Christine Aubé souligne que l’ONF ne repose pas sur un modèle d’affaires télévisuel, mais sur celui de l’industrie cinématographique.

«Il y a tout un processus créatif pour arriver à faire des documentaires d’auteur portés par la voix du créateur. Certaines personnes ne s’identifient pas à cette démarche. C’est leur choix. Moi j’ai effectivement entendu souvent que l’ONF est perçu comme inaccessible. Depuis que je suis en poste, cinq ans, j’ai vraiment tenté d’ouvrir ça et d’explorer les genres et d’élargir cela.»

Certains types de projets peuvent prendre beaucoup de temps, admet la productrice qui accompagne les créateurs dès les débuts.

Celle qui œuvre dans l’industrie du cinéma et de la télévision depuis 20 ans estime que le temps est très payant dans la majorité des projets.

«Ça amène une réflexion, un sens critique, on n’a pas la pression de l’appareil télévisuel, des contraintes de livraison. On se donne le temps de créer. On prend ce luxe-là”, ajoute la productrice qui souhaite sortir un ou deux films par année.

Les défis des cinéastes à l’ONF

Si produire un film avec l’ONF est souvent perçu par les réalisateurs comme la Cadillac du cinéma, il reste que réussir à y entrer n’est pas nécessairement facile.

Comme d’autres cinéastes, Francine Hébert a soumis des projets de documentaires au studio Acadie de l’Office national du film qui ont été refusés. «C’est vraiment un producteur en Acadie pour lequel, je pense, tout le monde s’arrache la chance de pouvoir travailler avec eux. Le budget est limité et je ne pense pas qu’il y ait assez de fonds pour faire le tour de toutes les idées de création en Acadie. Je soupçonne aussi que c’est une question de timing quand on lance un projet. Il faut vraiment qu’on entre au bon moment à la bonne place parce que c’est pancanadien», a expliqué la réalisatrice.

Une fois qu’un projet est accepté, l’ONF donne aux cinéastes les moyens de créer et de rêver, soutient-elle.

Même s’il n’est pas facile d’y entrer, elle a reçu récemment du financement pour des études exploratoires avec l’ONF.

«On nous donne la chance d’explorer différents sujets qui nous touchent qu’on aimerait élaborer et présenter à l’ONF.»

Phil Comeau qui vient tout juste de lancer son long métrage L’Ordre secret produit par l’ONF, n’avait pas réalisé de projets avec cette institution depuis au moins huit ans. En 45 ans de carrière, il a réalisé seulement huit films avec l’ONF.

«C’est souvent arrivé que mes projets ne soient pas acceptés, même chose auprès des producteurs privés. J’ai écrit plus de pitchs de projets qui n’ont pas été faits que de projets qui ont été faits dans ma carrière.»

L’Ordre secret a nécessité cinq années de travail pendant lesquelles il a eu le temps de réaliser trois autres documentaires de façon indépendante ou avec un producteur privé. Il faut bien gagner sa vie, rappelle le réalisateur.

«Ce qui est difficile avec l’ONF, c’est que c’est long. Ils veulent s’assurer que t’ailles jusqu’au bout de ta recherche au point où il n’y a plus rien à découvrir.»

Le cinéaste ajoute que sans l’ONF, il n’aurait pas été capable de réaliser un film tel que L’Ordre secret qui combine du documentaire, de l’animation et de la fiction. «Jamais un réseau de télévision n’aurait osé faire ça parce que c’est un risque énorme.»

L’avenir de la relève

Tout comme Daniel Léger, Francine Hébert a fait ses débuts avec le concours Tremplin de l’ONF qui avait pour but d’encourager la relève en cinéma. Or le programme n’existe plus maintenant à la suite du retrait du partenaire Radio-Canada. La cinéaste s’inquiète de la fin de ce concours qui a littéralement déclenché sa carrière.

La productrice au Studio Acadie, Christine Aubé, assure que malgré la fin de cette initiative, l’institution ne laissera pas tomber la relève. Elle encourage fortement les nouveaux créateurs qui n’ont pas d’expérience à lui soumettre des projets.

«J’en ai justement un qui est en étude qui aurait eu le profil du concours Tremplin. Ce n’est pas parce que le programme n’existe plus, que ce n’est pas possible même pour quelqu’un qui n’a pas d’expérience de nous proposer un projet. Il y a d’autres façons d’aller chercher des fonds.”

L’ONF a lancé la carrière de nombreux cinéastes. C’est le cas de Phil Comeau qui a réalisé ses premiers documentaires La Cabane et les Gossipeuses avec le Studio Acadie. En 1980, quand le studio Acadie a fermé ses portes pendant plus d’une année, plusieurs cinéastes de l’époque ont abandonné le métier, raconte le réalisateur. À l’époque, c’était le seul producteur de films dans la région. Après avoir tenté d’ouvrir sa propre boîte de production qui a fait faillite, le cinéaste n’a pas eu le choix de s’exiler à Montréal pour poursuivre sa carrière.

logo-an

private

Vous utilisez un navigateur configuré en mode privé ou en mode incognito.

Pour continuer à lire des articles dans ce mode, connectez-vous à votre compte Acadie Nouvelle.

Vous n’êtes pas membre de l’Acadie Nouvelle?
Devenez membre maintenant

Retour à la page d’accueil de l’Acadie Nouvelle