Changement climatique: bravo pour la limite des deux degrés!

Voilà comment les hommes gèrent les choses. Les mesures décidées au sommet du G8, qui s’est tenu à l’Aquila (Italie), en matière de changement climatique, sont bien en deçà de celles qu’il faudrait prendre. Mais, en étant réaliste, c’est le mieux qu’on pouvait espérer. Vraisemblablement, des dizaines de millions de gens mourront, peut-être même des centaines de millions dans le pire des cas, mais nous avons encore le temps d’éviter le pire. Et puis, de toute façon, c’est comme ça: voilà comment nous gérons les choses.
Exemple: le président Obama s’est entouré des meilleures spécialistes du climat. Ils savent parfaitement à quel point la situation est grave. Le président américain, lui aussi, le sait. Pourtant, quand on a demandé à son premier conseiller scientifique, John Holdren, pourquoi les États-Unis ne s’aligneraient pas sur les engagements qu’a pris l’Union européenne s’agissant de la réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2020, il a donné la réponse suivante.
«Si nous n’avions pas gâché les huit dernières années, nous pourrions probablement remplir cet objectif. Mais nous les avons gâchées et, par conséquent, cela n’a pas beaucoup de sens que nous nous fixions officiellement des objectifs qui, d’un point de vue réaliste, ne sont pas à notre portée.» Analysez cette phrase. Cela veut dire: «Nous n’avons pas fait ce que nous aurions dû faire ces huit dernières années, donc nous ne pouvons pas non plus faire ce que nous devrions faire ces douze prochaines années».
On peut s’en irriter, mais c’est ainsi que fonctionne le système. Barack Obama ne peut pas ignorer que le déni climatique est toujours plus présent aux États-Unis que n’importe où ailleurs et qu’une bonne partie du Congrès américain est une filiale entièrement détenue par les industries des combustibles fossiles. Il fait du mieux qu’il peut vu les circonstances. Et bien que ce qu’il fait soit insuffisant, il ne peut pas aller plus loin.
Toutes les parties du système fonctionnent de la même manière. Ce n’est pas propre aux États-Unis. Le gouvernement indien, par exemple, ne peut ignorer le ressentiment de la majorité des Indiens lorsqu’on demande à leur pays de réduire ses émissions de gaz à effet de serre et de ralentir son développement économique pour gérer un problème dont l’origine ne lui est que faiblement imputable.
La quasi-totalité de l’excès de gaz à effet de serre aujourd’hui présent dans l’atmosphère a été émise par les vieux pays industrialisés. Pourtant, les nouveaux pays en voie d’industrialisation seront les premiers touchés – et le plus gravement – par le changement climatique. Réduire leurs émissions impliquerait une réduction plus lente de la pauvreté (on n’a jamais demandé ce sacrifice aux vieux pays riches). Et s’ils refusent, ils subiront encore plus vite et plus gravement les effets du changement climatique. Quel que soit le choix des responsables politiques indiens, ils récolteront la colère des électeurs.
Chaque pays amène à la table des négociations la contrainte de satisfaire ses puissants lobbies nationaux. Et cela tient presque du miracle que les 18 plus grands émetteurs de gaz polluants (qui, ensemble, représentent 80 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde) se soient entendus sur le fait qu’il faut absolument empêcher une hausse de la température moyenne mondiale de plus de deux degrés Celsius au-dessus du niveau de 1900. Mais il y a d’autres points importants sur lesquels ils n’ont pas trouvé d’accord.
Les grands pays industrialisés du G8 (les États-Unis, la Russie, le Japon, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, l’Italie et le Canada) ont accepté de réduire leurs émissions de 80 % d’ici 2050 et ont demandé aux pays en voie de développement de réduire suffisamment les leurs pour arriver à des réductions mondiales de 50 % à la même échéance. Les pays en développement ont refusé.
Mais ces mêmes pays en voie d’industrialisation du G5 (la Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique et l’Afrique du Sud) ont du coup pris les pays riches au mot et ont exigé que le G8 fixe un objectif intermédiaire d’émissions d’ici à 2020. Les dirigeants peuvent formuler des promesses pour 2050 sans s’inquiéter, car ils savent qu’ils ne seront plus aux responsabilités à cette date. En revanche, ils risquent de devoir tenir leurs promesses concernant 2020. Si bien que les dirigeants des pays du G8 ont refusé.
Néanmoins, il y a 18 mois encore, on aurait considéré comme utopique qu’à la mi-2009, tous ces pays, ainsi que cinq autres gros émetteurs (l’Union européenne, l’Indonésie, l’Égypte, la Corée du Sud et l’Australie), puissent se mettre d’accord concernant une limite de deux degrés à ne pas dépasser. «Certes, cela ne nous donne pas une feuille de route pour savoir comment on y parviendra, mais au moins la destination a été décidée», a métaphorisé Rajendra K. Pachauri, président du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat.
Pas tout à fait. Parce que même avec une augmentation de deux degrés de la température moyenne mondiale, la nourriture manquera (le réchauffement planétaire a un grave impact sur la production agricole et alimentaire). Des vagues de réfugiés apparaîtront, des États deviendront défaillants, des guerres locales féroces éclateront à propos de l’accès à l’eau restante, notamment dans les régions subtropicales. De surcroît, le seuil des deux degrés ne représente que 50 % de chances d’éviter d’atteindre le point où le réchauffement deviendra totalement incontrôlable.
Nous devrions donc adopter des objectifs plus ambitieux maintenant et mettre en place des sanctions strictes pour les pays qui ne les respectent pas. L’avenir de nos enfants en dépend vraiment! Le problème est qu’on ne peut pas encore définir des objectifs plus stricts, car le système international n’évolue pas aussi vite. Et nous n’avons pas le temps de le préconcevoir.
Si nous avons de la chance, les premières catastrophes qui ne feront pas trop de victimes effrayeront le monde et pousseront les pays à accepter d’effectuer des réductions plus importantes de leurs émissions tant que nous avons encore le temps d’éviter le pire. Mais comme pour le moment, on ne peut pas faire mieux, on peut quand même se féliciter de l’accord sur la limite des deux degrés!