Chine: violences dans les colonies

«Dit simplement, les incidents qui ont eu lieu en Chine sont un génocide. Il n’y a pas de raison de l’interpréter autrement», a déclaré, vendredi dernier, le premier ministre turc, Recep Tayyib Erdogan. Il faisait allusion à la mort de 184 personnes lors des récentes violences de rue dans le Xinjiang, l’immense province qui s’étend sur la partie nord-ouest de la Chine.
La majorité des habitants du Xinjiang sont des Ouïgours musulmans dont la langue est proche du turc. Les commentaires d’Erdogan ont donc fatalement eu un retentissement particulier au sein de l’opinion turque. Pékin, comme on pouvait s’y attendre, a condamné ses accusations qu’il juge «irresponsables et infondées». Strictement parlant, le gouvernement chinois a raison. Mais il a aussi largement tort.
Ce n’est pas un génocide. Tuer 184 personnes, quel qu’en soit le motif, ne constitue pas un génocide. Recep Tayyib Erdogan a voulu dénoncer un génocide contre les Ouïgours. Mais les trois quarts des personnes tuées dans les émeutes sont des Chinois Hans. «Génocide» est un terme qu’il convient d’employer avec précision. Le premier ministre turc doit donc des excuses à Pékin.
Même si les autorités chinoises ont exagéré le nombre de tués du côté des Hans et minimisé le bilan des victimes ouïgoures, comme l’affirment les nationalistes ouïgours résidant à l’étranger, il ne fait pas de doute que les violences ont été provoquées par des Ouïgours qui s’en sont pris à des immigrés chinois. Cela dit, Pékin ne doit aux Ouïgours plus que de simples excuses, car ce sont ses politiques qui les ont poussés à prendre des mesures aussi désespérées.
Les autorités chinoises sont persuadées que le développement qu’elles ont apporté au Xinjiang a servi les Ouïgours, même si l’un des résultats a été l’afflux d’un très grand nombre de Chinois Hans dans cette province. Mais elles ne se sont assurément pas inquiétées de voir cette province frontalière sensible qui, il y a 60 ans, était à 90 % ouïgoure et musulmane devenir une région où la majorité des habitants sont des Hans chinois instinctivement loyaux.
Qui plus est, les autorités de Pékin n’ont pas l’ouverture culturelle suffisante pour comprendre que ce processus aliénera dans une large mesure les Ouïgours. Cela peut sembler grotesque, mais la plupart des responsables qui dirigent la Chine n’ont simplement pas su répondre à cette question: «Pourquoi ne veulent-ils pas être chinois?» Selon leur logique, s’il y a des émeutes antichinoises dans le Xinjiang, ça doit être la faute d’«agitateurs étrangers qui attisent la violence des Ouïgours».
C’est ainsi que gouvernement de Pékin s’est expliqué les émeutes, et c’est l’explication qu’il a donnée aux Chinois. Le président du gouvernement régional communiste du Xinjiang, Nur Bekri, a expliqué dans une allocution télévisée, que Rebiya Kadeer, la leader des ouïghours en exil aux États-Unis, «avait eu, le 5 juillet, des conversations téléphoniques avec des interlocuteurs basés en Chine, dans le but d’inciter [à la violence]». Pékin a expliqué les émeutes antichinoises qui ont éclaté au Tibet en mars exactement de la même manière, à la seule exception que, dans le cas du Tibet, l’agitateur étranger était le dalaï-lama.
Le pire, c’est que la plupart des Chinois y croient. À l’école, on leur a inculqué que le Xinjiang et le Tibet font partie intégrante de leur pays de toute éternité. Ils croient aussi que les Ouïgours et les Tibétains qui y vivent sont (ou devraient être) extrêmement reconnaissants vis-à-vis du développement et de la prospérité qui sont arrivés jusqu’à leur province grâce à leur adhésion à la nation chinoise.
Le fossé d’incompréhension est tellement large qu’il rappelle celui qui séparait les habitants russes et non russes de l’ancien empire russe avant le démembrement du bloc soviétique en 1991. Presque tous les Russes étaient persuadés que les non russes étaient (ou devaient être) reconnaissants envers tout ce qu’on avait fait pour eux. Ils leur en voulaient même d’avoir reçu plus de dépenses d’investissement par habitant que les Russes eux-mêmes. Quant aux non russes, ils ont pris leur indépendance dès qu’ils l’ont pu.
La vérité, c’est que l’empire chinois a d’abord pris le contrôle effectif du Tibet et du Xinjiang à la période où l’empire russe conquérait les autres pays d’Asie centrale. Quelles que soient les vagues revendications de «suzeraineté» que Pékin arrive à exhumer d’un passé lointain, les Ouïgours et les Tibétains ne sont pas convaincus; ils se sépareraient de la Chine instantanément s’ils en avaient l’occasion.
Cela s’appelle la décolonisation, et la Chine est le dernier pays à y résister. La seule façon pour lui de garantir un résultat différent de celui des autres empires est d’inonder les habitants originaires de ces provinces d’immigrés Hans. Et, bizarrement, c’est l’une des principales conséquences de ses politiques de «développement». Ce développement crée une économie au sein de laquelle les habitants locaux ne trouvent pas d’emploi pour manque de qualifications. Ces emplois sont donc pris par des immigrés chinois.
La région autonome du Tibet présente encore une grande majorité tibétaine. En revanche, dans le Xinjiang, les Ouïgours ne représentent déjà plus que 45 %, tandis que les Hans atteignent les 40 %. Par conséquent, les Ouïgours ont le sentiment que leur pays disparaît devant leurs yeux. Et c’est vrai.
Du coup, ils se mettent à attaquer d’innocents immigrés chinois. Ce qui est totalement condamnable, mais à la fois parfaitement compréhensible. Et les Chinois ripostent, ce qui est, là encore, condamnable, mais tout aussi compréhensible.
La situation dans le Xinjiang est bien malheureuse, et ce n’est probablement que le début. La répression qui sera nécessaire pour maîtriser le Xinjiang et le Tibet risque de renforcer la répression en Chine de manière générale. Ce qui provoquera sans doute d’autres violences dans les colonies.