UE: deux choses qui ne se produiront pas

Premièrement, Tony Blair (ou «le Winston Churchill de notre époque», comme on l’appelait à la Maison-Blanche de George W. Bush) ne sera pas le premier président de l’Union européenne. D’autre part, l’Islande ne va pas rejoindre l’UE.

Ce genre d’histoire ne fonctionne que pendant les vacances d’été, quand tous les grands décideurs de ce monde sont en villégiature dans leur résidence secondaire ou sur leur yacht, et qu’il y a très peu d’informations dignes de ce nom avec lesquelles remplir les journaux. Pourtant, il faut bien mettre quelque chose qui ressemble à de l’info entre les encarts publicitaires.
On nous dit que l’Islande va intégrer l’Union européenne et que le pays va commencer par utiliser la «monnaie unique», l’euro. Certes, le Parlement islandais, l’Althing, vient de voter en faveur du lancement des négociations dans ce sens, et l’UE s’est dite satisfaite que la grande île puisse devenir son 28e membre (ou 29e, 30e ou 31e, selon que la Croatie et/ou la Macédoine et/ou l’Albanie rejoignent l’UE d’abord).
Je n’y crois pas. Les Islandais veulent faire partie de l’UE parce que leur pays est fauché. La couronne islandaise n’a plus aucune valeur. Les citoyens islandais s’inquiètent énormément pour leur avenir. Quand on est un peuple de seulement 320 000 personnes dont l’économie s’est effondrée, on est irrésistiblement attiré par la protection que peut offrir l’UE et son euro, une institution et une monnaie apparemment solides.
La situation économique islandaise a connu une dégradation brutale, alors qu’il y a un an encore, l’Islande faisait partie des pays les plus prospères du monde. Presque personne ne voulait entendre parler de l’UE, car on soupçonnait les pays membres de vouloir accéder aux eaux islandaises pour les vider de leurs poissons. Par ailleurs, les banques islandaises, qui avaient pratiquement pris le contrôle de l’économie, comptaient parmi les institutions bancaires les plus rentables au monde.
En fait, ce sont les banques qui ont causé la perte de l’Islande. Il y a quelques années, le pays a dérégulé radicalement son système bancaire. Si bien que les petites banques sans grande ambition sont tout à coup devenues des acteurs mondiaux de premier plan.  Avec le soutien du gouvernement, elles ont grossi rapidement jusqu’à devenir dix fois plus importantes que l’économie réelle. Pourtant, l’expérience cumulée de tous les directeurs des banques islandaises en matière de banque internationale ne dépassait pas les 25 minutes!
Le pays de la glace était devenu un fonds spéculatif géant au milieu de l’Atlantique nord. Et quand la bulle a éclaté, au mois d’octobre, il s’est transformé en une véritable soupe populaire. Sa monnaie s’est effondrée, le chômage a explosé et le gouvernement s’est disloqué. Le nouveau gouvernement, dirigé par la première ministre sociale-démocrate Johanna Sigurdardottir, n’a trouvé d’autre solution que de se réfugier sous les auspices de l’UE.
Mais Arni Thor Sigurdsson, le président de la commission parlementaire chargée des questions européennes, estime que les négociations concernant l’adhésion de l’Islande à l’UE dureront au moins quatre ans. Puis, probablement en 2013, un référendum devra être organisé. D’ici là, l’économie mondiale se sera redressée et les Islandais auront retrouvé la confiance qui les caractérise. Ou du moins une confiance suffisante pour rejeter l’adhésion à l’UE, dont la motivation plausible (pour que l’Islande devienne un pays membre) est de lui voler ses poissons. Par conséquent, cela ne se produira pas.
Et puis, il y a Tony Blair, qui a été premier ministre de la Grande-Bretagne pendant 10 ans, jusqu’à ce que ses collègues du Parti travailliste l’évincent à la mi-2007. Lorsqu’il a quitté le pouvoir, il n’avait que 54 ans. Le poste bidon qu’on lui a trouvé (émissaire du Quartet [États-Unis, Russie, l’UE et ONU] au Moyen-Orient) ne remplit pas son agenda. Alors, pourquoi ne deviendrait-il pas président de l’UE ?
Pour commencer, le poste n’existe pas encore. Il sera créé uniquement si le Traité de Lisbonne est ratifié, ce qui dépend du «oui» irlandais dans le second référendum prévu en octobre. (Les Irlandais avaient voté «non» une première fois à la mi-2008, mais les sondages suggèrent qu’ils auraient changé d’avis.) Cependant, même si les Irlandais votent «oui», les Polonais et les Tchèques doivent aussi ratifier le traité.
Les Parlements tchèque et polonais ont approuvé le Traité de Lisbonne. Toutefois, les présidents de ces pays ne l’apprécient pas et ne l’ont pas signé. Si l’un d’entre eux temporise jusqu’à l’élection britannique et que les Conservateurs prennent le pouvoir, ces derniers organiseront un référendum en Grande-Bretagne au sujet du traité, et il se peut que les Britanniques le rejettent.
Ce serait un peu prématuré pour n’importe quel candidat à la présidence de l’UE de quitter son emploi principal. Tony Blair n’a même pas fait savoir officiellement qu’il était candidat. Comme l’a expliqué un de ses alliés: «il voudrait avoir [le poste], mais il ne veut pas être humilié s’il ne l’a pas». Il a intérêt à garder cette attitude, car on ne le lui donnera pas.
Rappelons-le, il y a six ans à peine, Tony Blair envahissait illégalement l’Irak aux côtés de George W. Bush et contre l’avis de la plupart des autres grands États de l’UE. L’opinion britannique a fini par être défavorable à la guerre d’Irak. Mais la majorité des autres pays occidentaux voisins l’étaient déjà, dès le départ! Bon nombre d’entre eux considèrent d’ailleurs l’ex-premier ministre britannique comme un criminel de guerre impuni.
Il est vrai que l’UE se tire souvent dans les pattes. Pour autant, elle ne va pas discréditer sa nouvelle présidence dès le début en nommant Tony Blair. On le laissera continuer à donner des conférences ici et là aux États-Unis, conseiller la banque cotée à Wall Street JP Morgan et poursuivre son petit train-train au Moyen-Orient.