Une révolution sans martyr?

De jeunes Iraniens ont réinvesti les rues de Téhéran lundi soir, après presque un mois de pause. Ils y sont retournés mardi aussi, malgré de nombreuses arrestations. Ils seront probablement de plus en plus nombreux la semaine prochaine, puisque cela fera bientôt 40 jours que le Basij, cette force composée de miliciens islamiques volontaires, a brutalement réprimé les premières manifestations.
Dans la culture chiite iranienne, les 40 jours de deuil sont générale­ment suivis de manifestations publiques de la douleur. Lors de la révolution contre le shah (1978-1979), c’est au terme des 40 jours de deuil que les foules sont redescendues dans les rues, avant d’être fauchées une fois de plus par l’armée du shah. Les manifestations se sont tout de même poursuivies jusqu’à ce que l’armée, dégoûtée de tuer des compatriotes sans arme, commence à refuser d’obéir au shah.
Récemment, à la fin juin, au moins 20 jeunes manifestants (peut-être beaucoup plus) ont été tués par les forces du régime actuel. Ce cycle de manifestations, de massacres, de deuil et de nouvelles manifestations datant d’il y a 30 ans se répétera-t-il aujourd’hui et conduira-t-il au renversement du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et du président, Mahmoud Ahmadinejad, dont il défend si fermement la réélection largement contestée? Probablement pas. Pourtant, le couple Ahmadinejad-Khamenei risque quand même de se sortir perdant de cette situation.
Les événements de 1978 ne se reproduiront pas, parce que les jeunes Iraniens d’aujourd’hui sont radicalement différents de la génération de leurs parents, il y a 30 ans. À l’époque, les foules n’avaient pas grand-chose à perdre, si ce n’est leur vie. Et les Iraniens étaient animés par un courage fataliste qui leur faisait accepter la mort presque sans hésiter. Ceux qui ont 15, 25 ou même 35 ans aujourd’hui à Téhéran ont beaucoup à perdre. Ils ne veulent pas mourir.
Comme un général qui s’attend à ce que la prochaine guerre soit exactement comme celle qui vient d’avoir lieu, je n’ai pas compris cette différence du premier coup. Mais, ensuite, il y a eu la terrible vidéo de Neda Agah Soltan, cette jeune Iranienne de 26 ans abattue par un bassidji; elle a péri dans la rue le 21 juin. En 24 heures, plusieurs millions de personnes en Iran avaient vu ces images. On pouvait presque entendre des millions de jeunes Iraniens terrifiés s’exclamer: «Ç’aurait pu être moi!». Et ils ne voulaient pas que ça arrive. Si bien que les rues se sont vidées.
Par conséquent, ne vous attendez pas à ce que l’ampleur des manifestations pousse Ali Khamenei et Mahmoud Ahmadinejad à se retirer ou les chasse de fait du pouvoir. Cependant, des manifestations prudentes, limitées et répétées pourraient faire partie d’une stratégie plus complexe qui, en définitive, vise le même objectif. Car l’élite qui dirige le pays est profondément divisée. Et cela n’a jamais été le cas auparavant.
Les trois «réformateurs» qui dirigent actuellement l’opposition contre Khamenei et Ahmadinejad sont les trois personnes qui ont pris la plupart des décisions au jour le jour dans le pays depuis la révolution jusqu’à il y a seulement quatre ans. Mir-Hossein Moussavi, qui s’est présenté contre Ahmadinejad à la présidentielle de cette année (et il est bien possible qu’il l’ait remportée), a été le premier ministre d’Iran de 1981 à 1989. Ali Akbar Rafsanjani a été président du pays de 1989 à 1997. Enfin, Mohammad Khatami a présidé le pays de 1997 à 2005.
Mir-Hossein Moussavi a toujours subi l’hostilité acharnée de l’ultraconservateur guide suprême, Ali Khamenei. Quand Khamenei était président en 1981, il a refusé obstinément que Moussavi devienne son premier ministre (bien que ce dernier ait été légitimement choisi par le Parlement) jusqu’à ce que le vieil homme en personne, l’ayatollah Ruhollah Khomeini, intervienne pour forcer Khamenei à laisser Moussavi prendre sa fonction.
Les fortes suspicions selon lesquelles, cette fois, ce sont les partisans de Khamenei qui ont truqué l’élection afin d’empêcher Moussavi d’accéder à la présidence ont rendu Moussavi encore plus agressif. Son site Web rejette avec mépris la théorie du régime qui consiste à dire que les manifestations ont été fomentées par des ennemis étrangers de l’Iran: «N’est-ce pas une insulte à 40 millions d’électeurs que de lier les prisonniers à des pays étrangers? Il faut laisser le peuple exprimer librement ses protestations et ses idées.»
Dans un sermon à l’Université de Téhéran vendredi dernier, Ali Akbar Rafsanjani s’est fermement aligné sur la position de Moussavi, exigeant qu’on mette fin à la censure des médias et qu’on relâche les personnes arrêtées dans les manifestations. Il a également rappelé, indirectement, qu’il préside le comité qui élit le guide suprême et qu’il a le pouvoir de le révoquer.
Lundi, Mohammad Khatami est allé plus loin, appelant à un référendum sur le soi-disant résultat de l’élection. «On doit demander aux citoyens s’ils sont satisfaits de la situation qui s’est installée», a-t-il affirmé. «Je dis ouvertement que c’est en faisant confiance au vote du peuple et en organisant un référendum dans les règles qu’on pourra sortir de la crise actuelle.» C’est après cette déclaration que les manifestants sont retournés dans les rues.
Ils ne balaieront pas le régime. Et si ses hommes de main recom­mencent à tuer des manifestants, ces derniers évacueront prudem­ment les rues pendant un temps. Mais seulement dans le but de trouver des moyens moins risqués d’exprimer leur ressentiment. Entre-temps, une campagne parallèle sera menée au sein des rangs du clergé islamique, mélangeant des idées théologiques subtiles et des éléments prosaïques invitant à l’intérêt personnel. Nous n’assisterons pas à une épopée empreinte d’héroïsme et de martyre, mais à une lutte complexe et, par-dessus tout, obscure à propos de l’avenir de la République islamique. Évidem­ment, les partisans de la ligne dure espéraient qu’au bout d’un certain temps le sentiment d’outrage suscité par la réélection peu plausible d’Ahmadinejad retomberait pour se transformer en une triste acceptation de l’inévitable. Ce n’est pas arrivé. L’Iran est bon pour un long combat à l’issue imprévisible.