Tourner la page de la guerre

Au mois de juillet, il y a deux ans, ils étaient encore 24. Aujourd’hui, tous les anciens combattants de la Première Guerre mondiale sont décédés. Certes, il y a Jack Babcock, qui a rejoint le Régiment royal canadien en 1917. Mais il n’est pas allé au-delà de l’Angleterre. Il y a aussi le vétéran américain Frank Buckles qui, à l’âge de 17 ans en 1918, était conducteur d’ambulance en France. Mais le dernier véritable combattant, Harry Patch, qui avait été blessé à la bataille de Passchendaele en 1917, est mort samedi.

Ils sont morts à intervalles rapides. Erich Kaestner, le dernier vétéran allemand est mort en janvier 2008. Tony Pierro, qui s’est battu aux côtés de la Force expéditionnaire américaine en France en 1918, est mort en février de la même année. Lazare Ponticelli, le dernier de la génération de Français à avoir connu la guerre des tranchées est décédé un mois plus tard. (Un tiers des Français qui avaient de 13 à 30 ans en 1914 n’ont pas survécu à la guerre.)
Yakup Satar, qui a intégré l’armée turque en 1915 et a combattu en Irak, est mort en avril 2008. Delfino Borroni, le dernier vétéran italien est mort en octobre 2008. Le dernier ancien combattant australien, Jack Ross, est mort le mois dernier. Enfin, Henry Allingham, le doyen supercentenaire de la Première Guerre, est décédé il y a une semaine.
Henry Allingham avait presque 20 ans en 1916, quand il participa à la bataille du Jutland, le dernier grand conflit entre cuirassés. (Il assista au spectacle de la coque géante «bondissant hors de l’eau».) Travaillant comme mécanicien pour le compte de la Royal Naval Air Service, il participa à des missions dans la glaciale mer du Nord en 1917 à bord d’hydravions qu’il décrivait comme des «cerfs-volants motorisés». Il passa l’année 1918 en France à tenter de récupérer des avions britanniques qui s’étaient écrasés dans des no man’s land.
«On avançait la nuit». C’est l’un de ses souvenirs du Front de l’Ouest. «En pleine pénombre, je suis tombé dans un trou d’obus. Il était rempli de bras, de jambes, d’oreilles, de rats morts, des cadavres, plein de chair humaine pourrie. Je suis resté allongé là dans l’obscurité, n’osant pas bouger. J’étais transi et mon uniforme sentait très mauvais. J’étais terrifié.» Soixante millions d’hommes ont eu les mêmes souvenirs que lui, mais ils ne sont plus de ce monde.
Lorsqu’il fut appelé en 1916, Harry Patch travaillait comme apprenti plombier. Il rejoignit le Front de l’Ouest en 1917, à l’âge de dix-neuf ans. Il y resta quatre mois, jusqu’à ce que l’explosion d’un obus allemand tua trois de ses proches amis et le blessa à l’aine. On l’évacua en Angleterre, après quoi il n’eut plus eu à faire la guerre.
Il se maria en 1918 et eut des enfants. Il continua d’exercer comme plombier et assura des services de pompier volontaire dans les bombardements sur Bristol pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est mort un samedi, à l’âge de 111 ans. Harry Patch, originaire de Somerset, et ses 60 millions de compagnons (car, aujourd’hui, peu importe leur camp) nous ont apporté quelques enseignements.
S’il y a une chose sur laquelle ils auraient été très clairs, c’est que nous ne pouvons plus faire ça. Avec la Première Guerre mondiale, nous avons franchi un seuil. Toutes les avancées scientifiques et technologiques mises ensemble ont créé une espèce de guerre industrialisée qui est simplement insoutenable sur le plan humain. Elle prend la vie des soldats, des civils et détruit des villes entières à une vitesse qui met en péril la civilisation même.
Toutes les innovations technologiques qui sont venues s’ajouter depuis la Première Guerre mondiale – divisions blindées, flottes de bombardiers, armes nucléaires – ne font que renforcer cette idée. La guerre remonte à l’époque où nous sommes devenus des chasseurs et des cueilleurs. Ceux qui savaient faire la guerre avaient tendance à prospérer. Aujourd’hui, même ceux qui savent s’y prendre sont des victimes.
C’est en Europe que la guerre totale est née. On peut envoyer des forces expéditionnaires dans les pays dudit «tiers monde» les plus faibles et les pilonner tant qu’on veut. En revanche, si deux pays entièrement industrialisés se font la guerre, tous deux seront détruits. (Les pays industrialisés émergents comme l’Inde, la Chine ou le Brésil, peuvent tirer cet enseignement gratuitement grâce à l’histoire. Mais s’ils veulent l’apprendre de leur propre expérience, cela leur coûtera très cher.)
Que nous ont-ils appris d’autre? À l’Académie royale militaire de Sandhurst, où j’ai donné, il y a plusieurs années, des cours pour la filière «Études de la guerre», un vers du poète Horace est inscrit sur le mur de la chapelle: Dulce et decorum est pro patria mori «Il est doux et glorieux de mourir pour sa patrie». On ne croit plus à ce mensonge.
Wilfred Owen périt en traversant le canal de la Sambre avant la fin de la guerre. Il ne dépassa pas l’âge de 25 ans, mais il intégra dans un poème la sagesse que les millions de soldats ont acquise en mourant à la guerre Dulce et decorum est.
Ce poème parle d’une attaque au gaz toxique. En voici la dernière ligne: «Si tu entendais le sang bouillonnant venant des poumons décomposés par l’écume. Mon ami, tu ne dirais pas avec autant d’entrain aux enfants désirant ardemment une gloire désespérée, cet ancien mensonge: Dulce et decorum est pro patria mori.
Voilà presque un siècle qu’à part les fascistes et les imbéciles, personne ne considère plus la guerre comme porteuse de gloire. L’État peut bien nous dire que nos «morts glorieux» sont «tombés», mais nous savons très bien que ce n’étaient que des adolescents. Qu’ils sont morts dans l’agonie. Et qu’ils sont passés à côté de leur vie. Parfois, nous nous inquiétons même de les avoir envoyés pour tuer des gens à notre place.
En 1917, durant la Troisième bataille d’Ypres, Harry Patch tenait sa mitrailleuse prête. Un Allemand s’approcha de lui. Suffisamment pour ressembler à une personne, un humain. Ce n’était plus un simple soldat ennemi. Tout à coup, Harry se rendit compte qu’il ne voulait pas le tuer. Qu’il ne devait pas le tuer, en fait. Il lui tira dans l’épaule, de sorte que l’Allemand lâcha son fusil. Mais il continuait d’avancer…
Alors, Harry lui tira dessus de nouveau, le visant d’abord au-dessus du genou, puis au niveau de la cheville. Dieu seul sait si cet Allemand survécut à ses blessures, mais Harry a le mérite d’avoir essayé de l’épargner. Nous aussi essayons de le faire. La plupart du temps.