Les Kurdes ont-ils perdu encore une fois ?

C’est un triomphe de la démocratie. Le 25 juillet, à l’occasion d’une élection libre, les Kurdes d’Irak ont finalement élu un vrai parti d’opposition au Parlement régional. Selon les premiers résultats, le Parti «changement» a remporté 25 des 111 sièges du Parlement, brisant ainsi le monopole des partis autocratiques traditionnels. Pourtant, cela laisse penser que les Kurdes d’Irak vont perdre encore une fois.
Perdre sur le plan de leur projet ultime, tel qu’il a été défini par leurs dirigeants ces 20 dernières années. Ce projet comprenait un État kurde indépendant dans ce qui est aujourd’hui le nord de l’Irak ou, à défaut, une région suffisamment autonome et autarcique pour être indépendante sur tous les aspects pratiques. Mais pour que le gouvernement de cette région soit autonome économiquement, il lui fallait contrôler la ville de Kirkouk et ses environs, riches en pétrole.
Pour réaliser ce projet, une unité sans faille était indispensable, car les Kurdes ne représentent que six des 30 millions d’habitants d’Irak. Et ni les Arabes d’Irak, ni leurs autres voisins, Turcs et Iraniens, n’aiment l’idée d’un État kurde. Or le résultat de l’élection de ce mois-ci montre que cette extraordinaire unité des Kurdes est en train de s’évanouir à vitesse grand V.
Si cette cohésion disparaît, c’est en partie parce que les jeunes Kurdes en ont assez de la corruption et de l’oppression exercées par les dirigeants traditionnels, qui sont aux commandes des grands dossiers kurdes depuis plus d’une génération. La famille Barzani règne sur l’ouest du Kurdistan – Massoud Barzani a succédé à son père au poste de secrétaire général du Parti démocratique du Kurdistan (PDK). L’Est est le domaine de la famille Talabani. Jalal Talabani a fondé l’Union patriotique du Kurdistan (PUK) il y a 30 ans et le dirige depuis. Les deux familles sont devenues riches, très, très riches.
Chacune a gagné son rang en conduisant la lutte pour l’indépendance ou l’autonomie du Kurdistan pendant des décennies face aux gouvernements de Bagdad de tous bords. Si les partis rivaux qu’elles ont fondés, le PDK et le PUK, ont plongé les Kurdes dans une terrible guerre civile au milieu des années 1990, depuis, ils coopèrent pour tenir la région kurde à l’écart de la violence et du chaos au Sud.
Tant que l’indépendance ou quelque chose qui y ressemblerait fortement était l’objectif à long terme, les leaders traditionnels pouvaient exiger et obtenir l’obéissance de la majorité des Kurdes, car l’unité passait avant le reste. Mais maintenant que l’Irak arabe retrouve une certaine stabilité, la perspective d’obtenir l’indépendance s’éloigne de plus en plus, et certains commencent à se dire que l’alliance PDK-PUK a laissé filer à jamais la possibilité de prendre le contrôle de Kirkouk. Alors, à quoi bon les laisser tout diriger?
Le parti «changement», qui est né d’une scission au sein du PUK, a remporté près de la moitié des suffrages dans la province de Suleymaniyé, la province d’origine de Jalal Talabani. L’insatisfaction face au système actuel est tout aussi grande dans le reste du Kurdistan, si bien que l’alliance PDK-PUK aurait pu perdre complètement l’élection s’il y avait eu une révolte similaire au sein du PDK.
Tôt ou tard, cela finira probablement par arriver, parce que le Kurdistan restera une partie de l’Irak pendant une trentaine d’années. C’est une réalité à laquelle la politique kurde est en train de s’adapter progressivement. L’un des signes frappants de cette adaptation est le fait que l’élection du 25 juillet ne s’est pas accompagnée d’un référendum sur une nouvelle constitution kurde déclarant la pétrolifère Kirkouk et un certain nombre d’autres zones disputées comme faisant «historiquement» et «géographiquement» partie du territoire kurde.
Puisque ces zones sont actuellement sous contrôle arabe, ancrer cette revendication dans la constitution kurde intensifierait forcément les tensions entre Kurdes et Arabes. Le vice-président des États-Unis, Joe Biden, s’est donc employé à l’empêcher lors de sa récente visite en Irak. Et il y a remarquablement réussi: le premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, s’est appuyé sur la Haute Commission électorale indépendante, qui a docilement déclaré que, pour des raisons techniques, il n’était pas possible d’organiser le référendum au Kurdistan le jour de l’élection.
Bagdad a donc dit «non» et le parlement kurde sortant a accepté sa décision sans broncher. Il a voté un report du référendum à une date indéterminée. C’est la nouvelle réalité en Irak.
Rétrospectivement, il est clair que la seule occasion où les Kurdes auraient peut-être pu satisfaire leur ambition ultime était juste après l’invasion américaine en 2003. Mais il leur aurait fallu pour cela défier leur seul allié, les États-Unis, un risque que ni Barzani ni Talabani n’étaient prêts à courir.
Craignant un conflit avec les Américains, ils n’ont pas pris Kirkouk et assuré ainsi une écrasante majorité kurde là-bas lorsqu’ils étaient en mesure de le faire militairement. Craignant une invasion turque, ils n’ont pas osé déclarer leur indépendance. Et aujourd’hui, ils ne le peuvent pas non plus, parce que l’Irak a de nouveau une armée qui fonctionne et que le budget du Kurdistan dépend entièrement des revenus du pétrole envoyés au Nord par le gouvernement de Bagdad.
Ce n’est pas nécessairement une tragédie. Un Kurdistan prospère et laïc, ayant sa propre langue et ses propres institutions, au sein d’un Irak majoritairement arabe, moins démocratique et plus théocratique, mais qui lui accorderait une juste part de ses revenus pétroliers et laisserait la minorité kurde tranquille, irait déjà au-delà des rêves les plus fous des générations kurdes précédentes.
C’est un rêve encore à portée de main, à condition de régler la question sensible de Kirkouk. Et nul besoin des Talabani et des Barzani pour cela.