Un an après la guerre en Ossétie du Sud

Cette semaine, cela fera un an que la Géorgie a attaqué la Russie. C’était comme si la Jamaïque avait attaqué les États-Unis. Cette initiative était tellement stupide et vouée à l’échec que, dans un premier temps, la plupart des gens ont cru à la propagande géorgienne, qui rejetait toute la responsabilité sur les Russes. Le président géorgien, Mikheïl Saakachvili, ne pouvait quand même pas faire une chose pareille. Eh bien, si, il l’a fait. Et il a perdu, évidemment.

Cependant, deux héritages subsistent encore de cette guerre qui a duré une semaine. D’une part, on a la persistante impression à l’Ouest que l’«Ours russe» est devenu méchant et expansionniste. (C’est à cause de la façon dont les médias occidentaux ont dépeint le conflit à l’époque.) D’autre part, il y a une promesse qu’on n’aurait jamais dû faire à la Géorgie.
Maintenant qu’un an s’est écoulé, il est devenu évident que l’attaque géorgienne, qui visait à reprendre le contrôle du territoire séparatiste de l’Ossétie du Sud, avait été planifiée bien à l’avance. Les Russes se sont contentés de répliquer après l’attaque géorgienne contre leurs forces de maintien de la paix en Ossétie du Sud. Toujours est-il que les Géorgiens ont remporté la bataille de la propagande.
S’appuyant sur les stéréotypes de la guerre froide, Saakashvili a présenté les Russes comme des agresseurs malveillants: «La guerre russe à la Géorgie est une sorte de réédition des événements qui se sont produits en Finlande en 1939, en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968», avait-il déclaré dans le Washington Post en août 2008. Cela cadrait avec les idées préconçues en Occident. Les médias ont donc repris cette ligne.
L’ex-candidat à la Maison-Blanche, John McCain, avait fait de même, condamnant la «violente agression» de la Russie et affirmant que les «actions russes, qui sont clairement contraires au droit international, n’ont pas de place dans l’Europe du XXIe siècle». Barack Obama, lui, s’était montré plus circonspect. Mais, finalement, en pleine campagne électorale, il choisit de ne pas prêter le flanc aux «guerriers froids» du parti républicain et de ne pas contester ouvertement leur lecture des événements.
D’un point de vue européen, il y avait un autre problème: les pressions que le président Bush exerçait pour intégrer la Géorgie et une autre ancienne république soviétique, l’Ukraine, à l’OTAN. Ces pays se situent au sud de la Russie, et non pas entre la Russie et l’Europe de l’Ouest. Or le fait de les accepter au sein de l’alliance de l’Ouest alarmerait et aliénerait les Russes. Pourtant, aucun moyen pratique n’est prévu pour que l’OTAN puisse les défendre si ces pays entraient en conflit armé avec les Russes.
En effet, cette inquiétude constitue peut-être le motif principal qui a conduit à la mise en place d’une commission de l’Union européenne chargée d’enquêter sur les causes de la guerre. C’est la diplomate suisse Heidi Tagliavini, qui travaille dans la région comme observatrice, qui dirige cette commission. Voilà maintenant presque un an qu’elle réunit des preuves. Si ses conclusions imputent la responsabilité de la guerre à la Géorgie, comme cela semble probable, elles seront plutôt bien accueillies à Bruxelles.
Certaines de ces conclusions ont été divulguées au printemps dernier dans le magazine d’information allemand Der Spiegel. Selon celles-ci, la Géorgie a délibérément concentré ses hommes et a lancé une attaque-surprise contre l’Ossétie du Sud dans le but de prendre le contrôle de la province avant que la Russie ne puisse réagir.
La nuit du 7 août 2008, entre 16 000 et 20 000 soldats géorgiens, tous équipés d’armes américaines modernes, attaquèrent la milice sud-ossète ainsi que quelque 1000 soldats de la force russe de maintien de la paix stationnés là-bas. Même le bataillon géorgien de «maintien de la paix», également posté dans la province, participa à l’attaque. Tskhinvali, la capitale de l’Ossétie du Sud, tomba aux mains des Géorgiens en l’espace de quelques heures. Des dizaines de soldats russes furent tués ou blessés.
Moscou répondit promptement. Le 8 août, une importante force russe, dont des forces blindées, partit de l’Ossétie du Nord pour rejoindre le Sud en traversant le tunnel creusé sous la principale chaîne de montagnes du Caucase (que les Géorgiens n’avaient pas réussi à sécuriser). Il fallut un seul jour supplémentaire pour que les troupes géorgiennes soient chassées de l’Ossétie du Sud. D’ailleurs, les Russes les suivirent sur une certaine distance jusqu’en Géorgie, avant de se retirer une nouvelle fois à la fin août 2008.
En novembre 2008, Erosi Kitsmarishvili, l’ex-ambassadeur de Géorgie à Moscou et anciennement le confident de Saakashvili, a témoigné devant le Parlement géorgien, expliquant que des responsables politiques géorgiens lui avaient dit, en avril 2008, qu’ils prévoyaient de faire la guerre pour récupérer l’Abkhazie, l’une des deux régions séparatistes de la Géorgie, et qu’ils avaient reçu le feu vert de Washington. Le gouvernement géorgien a ensuite décidé de démarrer la guerre en Ossétie du Sud, l’autre région séparatiste, avant de la poursuivre en Abkhazie.
Les preuves recueillies par les observateurs qui sont sur le terrain comme les témoignages des responsables géorgiens désabusés, comme Kitsmarishvili, poussent la commission de l’UE à privilégier la conclusion selon laquelle la Russie n’a fait que riposter à une agression géorgienne. Il sera utile qu’un organe occidental faisant autorité reconnaisse que la Russie n’a pas opéré de changement fondamental de stratégie.
La publication du rapport de la commission de l’UE a été reportée au mois prochain. Cette commission ne s’opposera pas formellement à l’entrée de la Géorgie dans l’OTAN. Ce qui veut clairement dire qu’on ne peut pas s’attendre à ce que l’OTAN s’engage dans la Troisième Guerre mondiale pour sauver la Géorgie, quand bien même ce pays serait l’innocente victime d’une agression russe. Mais dans la mesure où c’est Saakashvili qui a attaqué la Russie, cela arrange tout le monde.
L’ancien colonel britannique, Christopher Langton, membre du corps enseignant de la Diplomatie appliquée aux conflits et à la défense de l’Institut international d’études stratégiques de Londres, avait tout résumé quelques semaines seulement après la fin du conflit: «Le rêve de la Géorgie est brisé, mais ce pays ne peut que s’en prendre à lui-même».