Libye: la force est-elle un «instrument d’amour»?

Quelqu’un (un jésuite peut-être) a dit un jour: «La force est un instrument d’amour dans un monde de complexité et de hasard». Je serais reconnaissant à celui ou celle qui pourra me dire qui est l’auteur de cette citation, laquelle m’accompagne depuis longtemps, car elle porte en elle une certaine vérité. Il faut parfois recourir à la force pour protéger des innocents. Ce qui nous amène à la Libye.
 

La guerre s’est maintenant définitivement achevée. Ce sont les bons qui ont vaincu. Le fils du dictateur Kadhafi, Saïf al-Islam, continue de délirer et de promettre que «la victoire est proche». Mais il ne tardera pas à mourir, à être emprisonné ou, s’il a de la chance, à s’exiler. Le seul problème est que les bons qui ont le plus compté dans cette guerre sont en fait des étrangers.
Le Conseil national de transition (CNT), le protogouvernement désorganisé qui prétend diriger les territoires tenus par les rebelles (qui représentent désormais 90 % du pays) est parfaitement conscient de ce problème. Quand les Nations Unies ont commencé à évoquer la possibilité d’envoyer en Libye une force de maintien de la paix pour favoriser la stabilisation du pays, sa réponse fut un «non» catégorique.
Cela peut se comprendre. Le CNT a assez de mal comme ça à faire accepter aux autres Arabes et aux Africains que leur révolution est une affaire légitime et strictement nationale. Les allers et venues de forces armées étrangères sur le territoire libyen compliqueraient les choses. Il a même du mal à reconnaître que l’OTAN a servi de force aérienne aux rebelles – et que, sans elle, ces derniers n’auraient pas remporté la guerre. Et pourtant, c’est bien vrai.
C’est la décision de la France et de la Grande-Bretagne de déployer leur aviation pour renforcer la défense des rebelles dans l’est de la Libye qui leur a épargné d’être dépassés par les forces de Kadhafi dans la première phase de la révolte. D’autres pays occidentaux ont envoyé des avions de combat (même si les États-Unis se sont retirés au bout de quelques jours), et l’armée de Kadhafi n’a pas pu atteindre la ville de Benghazi.
Tout aussi importante, fut la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en mars. Elle autorise les pays membres qui le souhaitent à utiliser «tous les moyens nécessaires» (c’est-à-dire la force) pour protéger la population libyenne de son propre gouvernement. Elle faisait spécifiquement mention de Benghazi, la capitale du territoire dont les rebelles avaient pris le contrôle, une zone à sécuriser. Même la Russie et la Chine n’ont pas opposé leur veto à cette résolution, alors que ces pays nourrissaient de sérieuses appréhensions quant aux dénouements possibles.
Leurs appréhensions étaient justifiées, puisque cette résolution a donné lieu à une campagne de bombardements aériens de l’OTAN (appuyée par quelques appareils de deux ou trois petits pays arabes) qui est allée bien au-delà de la simple protection de la population libyenne des attaques des forces pro-Kadhafi. Ses troupes ont été frappées depuis les airs, où qu’elles se trouvaient, au prétexte qu’elles pourraient bien avoir prévu des attaques contre des civils.
De même, tout bâtiment ayant des troupes fidèles au colonel en son sein ou autour fut qualifié de «centre de commandement et de contrôle» et, par conséquent, considéré comme une cible légitime. Les frappes étaient précises et n’ont blessé que peu de civils, mais les bombardements furent intenses. Difficile d’obtenir des chiffres exacts, mais à titre indicatif, l’Aviation royale du Canada, avec seulement six F-18, a largué 240 bombes sur la Libye dans les deux premiers mois de l’opération; il s’est agi, dans chaque cas, d’engins à guidage laser de 227 kg.
Ce sont ces frappes aériennes continuelles qui ont usé les forces de Kadhafi au point que, la semaine dernière, les combattants rebelles à l’ouest ont enfin pu prendre Tripoli. Ils n’auraient pas pu triompher sans l’aide de l’OTAN. On peut dès lors se poser cette question: les actions de l’OTAN étaient-elles légitimes, en particulier depuis qu’elles ont poussé les dispositions de la résolution onusienne quasiment jusqu’au point de rupture? Plus important encore, étaient-elles moralement acceptables?
Laissons l’aspect juridique aux juristes, qui seront ravis, contre rémunération, de défendre l’une ou l’autre des positions possibles. La véritable question porte sur la dimension morale. L’OTAN a-t-elle été un «instrument d’amour» dans ce cas? Ses bombes l’ont-elles été?
Le cynisme basique ferait dire que non, c’est évident. C’est depuis le début «une histoire de pétrole», ou c’est parce que l’Occident cherche à implanter des bases militaires en Libye. Ou que le président français, Nicolas Sarkozy, voulait obtenir un succès bon marché en matière de politique étrangère avant la présidentielle de l’an prochain. Mais le cynisme basique n’a pas toujours réponse à tout.
En envahissant un pays, on ne s’assure pas un pétrole meilleur marché: il suffit de regarder l’Irak, qui vend l’ensemble de son pétrole au cours du marché international depuis huit ans, en dépit de l’occupation militaire américaine. Et puis, pourquoi diable les pays occidentaux voudraient-ils des bases en Libye? Ils en ont déjà pas très loin, en Italie. Par ailleurs, Sarkozy a pris un énorme risque en envoyant des avions français pour soutenir les rebelles: il devait être conscient que tout sursaut de popularité politique que cela lui vaudrait aurait disparu d’ici l’année prochaine.
Si les motivations des pays étrangers étaient d’ordre humanitaire (c’est-à-dire s’ils voulaient empêcher l’abominable régime de Kadhafi de tuer son peuple, et considéraient que les Libyens se porteraient bien mieux sans lui), alors ils ont effectivement utilisé la force comme instrument d’amour. Pas l’«amour» au sens mielleux du terme, tel qu’il est décliné dans les chansons d’amour. L’«amour» en tant que préoccupation sincère du bien-être d’autrui.
Dans la plupart des cas, le recours à la force ne répond pas à ce critère (bien que ceux qui font usage de cette force prétendent généralement que c’est le cas). Les États-Unis n’ont pas envahi l’Irak par souci du bien-être des Irakiens, par exemple. Mais de temps à autre, on trouve une exception remarquable, et là, c’en est une.
Britanniques, Français, Canadiens, Suédois, Qataris, etc. ne se seraient pas engagés dans un tel projet au prix de lourdes pertes humaines. (En fait, on ne dénombre pas de victimes au sein des forces de ces pays.) La plupart des soldats occidentaux ne croyaient pas que cette opération permettrait effectivement de déloger Kadhafi du pouvoir libyen. L’issue a été accueillie avec surprise et soulagement dans la majorité des capitales ayant déployé des avions en Libye. Mais ils ont réussi, et on ne peut que les en féliciter.