La question des frontières maritimes

La marine indienne a fait savoir récemment qu’un de ses navires, l’engin de débarquement amphibie INS Airavat, avait été hélé par un officier naval chinois qui exigeait de connaître les raisons de sa présence dans les eaux territoriales chinoises. En fait, il se trouvait au large de la côte vietnamienne, destination: le port vietnamien de Haiphong. La semaine dernière, on a aussi appris qu’un navire-espion chinois avait été découvert, il y a quelques mois, autour des îles Andaman (qui appartiennent à l’Inde).
Plusieurs milliers de kilomètres plus loin, dans l’est de la Méditerranée, les répercussions de l’assaut donné par Israël sur un navire humanitaire turc (le Mavi Marmara) qui se dirigeait vers Gaza, en mai 2010, n’ont pas fini de se faire sentir. L’État hébreu refuse catégoriquement de s’excuser pour la mort de neuf Turcs tués par des commandos israéliens. Le 8 septembre, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a annoncé que les prochaines flottilles d’aide se rendant à Gaza seraient escortées par la marine turque.
Si ce genre d’incidents se poursuit, on peut imaginer que des pays puissants militairement (Israël et la Turquie ou l’Inde et la Chine) se mettent à s’attaquer. De plus, ces pays, à l’exception de la Turquie, sont dotés de l’arme nucléaire – quoiqu’il semble peu probable que des armes nucléaires soient utilisées lors d’un conflit en mer. D’un autre côté, c’est la mer et ses frontières floues qui rendent possibles de telles confrontations armées.
Si les frontières maritimes sont bien plus dangereuses que les frontières terrestres, c’est parce qu’elles sont souvent mal définies et presque toujours non matérialisées. Il existe, dans le monde, de nombreuses frontières qui font l’objet de conflits entre pays frontaliers. Mais chacun sait où se trouve la véritable ligne de contrôle et, bien souvent, des forces de l’ordre (militaires ou police des frontières) sont chargées de la faire respecter.
Le pays qui veut absolument attaquer une frontière terrestre peut le faire. Mais il s’agit d’une décision cruciale aux conséquences non mesurables: c’est, de fait, une déclaration de guerre. Même les gouvernements les plus arrogants ou paranoïaques pèsent longuement le pour et le contre avant de se lancer dans une telle entreprise; d’ailleurs, ils finissent généralement par y renoncer. Tandis qu’en mer, on peut plus facilement dériver, sans qu’un camp ou l’autre l’ait voulu, vers un conflit militaire.
La Turquie a reconnu Israël en 1950. Depuis quelques dizaines d’années, ces deux pays formaient un important couple de partenaires commerciaux par ailleurs très liés sur le plan militaire. Il y a à peine deux ou trois ans, des avions militaires israéliens effectuaient encore des exercices en Turquie, lequel était un gros importateur d’armes israéliennes. Mais depuis que Benyamin Netanyahou est devenu premier ministre en Israël, les relations se sont vite refroidies. Et puis l’assaut contre la flottille d’aide turque l’an dernier est venu consommer la rupture entre les deux pays.
Au début du mois, la Turquie a expulsé l’ambassadeur israélien. En outre, la décision du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, de faire escorter les futurs convois d’aide par la marine turque augmente les risques de conflits militaires entre la Turquie et Israël.
Erdogan ne peut pas rester les bras croisés et laisser d’autres citoyens turcs se faire tuer. Il ne peut pas non plus empêcher d’autres convois humanitaires de tenter de rompre le blocus de Gaza. Israël refusant de s’excuser, le dirigeant turc est contraint politiquement de tenir compte de l’opinion de son pays. Si des navires de guerre accompagnent le prochain convoi vers Gaza, on peut aisément imaginer un échange de tirs.
Jusqu’ici, toutes les guerres menées par Israël ont impliqué des armées arabes peu équipées et mal dirigées, dans des pays non industrialisés. Une guerre contre la Turquie ne répondrait pas du tout à ces critères, quand bien même elle resterait à caractère purement maritime. Mais selon les règles de la politique israélienne, Netanyahou ne pourra pas non plus céder. Et dans la mesure où il s’agit de la mer, personne ne sait exactement où se trouve la limite à ne pas franchir.
Fin mai 2010, l’abordage de la flottille pour Gaza s’était déroulé bien au-delà des limites de la zone du blocus déclaré autour de Gaza. L’État hébreu pourrait très bien recommencer. Dans les airs, c’est Israël qui aurait la supériorité. Mais les navires de guerre turcs seraient sur le qui-vive, toujours prêts à attaquer. Le bilan pourrait être catastrophique.
Et tout cela n’est rien à côté des conséquences d’un éventuel conflit naval en mer de Chine méridionale. La Chine soutient que la quasi-totalité de cette mer lui appartient, revendiquant des frontières maritimes extrêmement proches du littoral de tous les autres pays côtiers voisins: le Vietnam, la Malaisie, le Brunei et les Philippines.
La Chine met en avant sa souveraineté historique sur les groupes d’îles à basse altitude disséminées en pleine mer, les îles Paracel et Spratleys. Mais le Vietnam affirme que la Chine n’a jamais revendiqué sa souveraineté jusqu’à 1940 et que ces îles étaient en fait administrées par le Vietnam depuis le XVIIe siècle. Elles étaient effectivement sous contrôle vietnamien jusqu’à 1974, année où la Chine les a saisies de force, tuant plusieurs soldats vietnamiens au passage.
Les Philippines revendiquent également certaines de ces îles. En outre, ces quatre pays d’Asie du Sud-Est rejettent la revendication chinoise des droits sur les fonds marins pratiquement jusqu’à leurs plages. Pour ne rien arranger, on estime aujourd’hui que cette région maritime renferme, dans ses parties peu profondes, d’énormes réserves de pétrole et de gaz.
Et le pire, c’est que la mer de Chine méridionale constitue une autoroute maritime qui relie l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud à l’Asie de l’Est. Ce qui fait qu’aucune des autres grandes puissances n’est disposée à laisser les Chinois bénéficier d’un contrôle exclusif sur cet espace. D’où la visite d’un bâtiment de guerre indien au Vietnam en juillet… et la vente croissante de navires de guerre et d’hélicoptères américains aux Philippines.
Sans que ce soit une menace immédiate, la question des frontières maritimes risque d’engendrer les plus redoutables conflits stratégiques du monde moderne.