Palestine: l’option Vatican

Au début du mois, le président palestinien, Mahmoud Abbas, a déclaré qu’il en appellerait aux Nations Unies (pour demander la reconnaissance de l’État palestinien) avant de reprendre les négociations.
 

En réalité, s’il se tourne vers les Nations Unies, c’est qu’aucun pourparler de paix digne de ce nom n’est en route et que ce recours est le seul moyen de forcer les choses. Il lui faut impérativement donner aux Palestiniens des signes de progrès, ne serait-ce qu’une reconnaissance purement symbolique de leur État par l’ONU.
Les Israéliens, pour leur part, se sont déjà assurés que les États-Unis opposeraient un veto à cette demande. Le Congrès américain, fidèle à son allié, a d’ailleurs menacé de couper toute aide à l’Autorité palestinienne si le projet de création d’État allait plus loin. Le premier ministre Benjamin a même agité le spectre d’un retrait d’Israël des accords d’Oslo, traité fondateur des pourparlers de paix au Moyen-Orient en cours depuis vingt ans.
Le gouvernement israélien met également en garde contre une flambée de violence à l’encontre des colons juifs dans les territoires occupés si la Palestine venait à être reconnue en tant qu’État. Dans quel cas les Palestiniens recourraient-ils davantage à la violence: si leur État est officiellement reconnu ou s’il ne l’est pas? Quoi qu’il en soit, Netanyahou soutient que de terribles événements se produiront si l’ONU reconnaît l’État palestinien. Rassurez-vous, l’ONU ne le fera pas.
Mahmoud Abbas prendra la parole devant l’Assemblée générale le 23 septembre, à la suite de quoi il y aura un vote dont on sait d’ores et déjà qu’il lui sera favorable. Cent vingt des membres de l’ONU ont déjà reconnu l’État palestinien et il n’aura aucun mal à trouver les huit voix supplémentaires dont il a besoin. Son problème, c’est que seul le Conseil de sécurité peut conférer à un État le statut de membre à part entière de l’ONU, et que les États-Unis comptent parmi les cinq membres permanents qui ont le droit de veto.
La dernière fois que les États-Unis ont ouvertement défié Israël, c’était en 1991. Le président George H. W. Bush avait contraint le gouvernement de Yitzhak Shamir à assister à la conférence de Madrid qui a débouché sur les accords d’Oslo et le fameux «processus de paix». Mais Bush père a toujours considéré que cette initiative lui avait coûté l’élection de 1992. Barack Obama n’a aucune intention de commettre la même erreur.
Les États-Unis ont déjà promis à Benyamin Netanyahou de s’opposer à la reconnaissance de l’État palestinien, si bien que toute l’affaire semble bien futile. Les Palestiniens n’obtiendront pas de siège à l’ONU, les États-Unis seront encore moins populaires dans le monde arabe à cause de leur veto et les Palestiniens, frustrés et furieux, risquent de tomber dans la violence. Mahmoud Abbas est loin d’être idiot; il doit donc avoir une idée derrière la tête, mais laquelle?
Il sait pertinemment que le processus de paix est moribond depuis des années et qu’il ne risque donc rien en ne le respectant pas. Si l’on se refuse obstinément à l’enterrer pour de bon, c’est simplement pour que les États-Unis et certains pays européens n’aient pas à admettre publiquement qu’ils ne forceront jamais Israël à faire des concessions territoriales.
Mahmoud Abbas sait également que les citoyens israéliens ne risquent pas de faire pression sur leur premier ministre pour qu’il révise sa politique. L’Israélien lambda a cessé de se préoccuper de la sécurité et de la «paix» depuis que le mur qui isole la rive occidentale du Jourdain a mis un terme à la plupart des attentats terroristes. De plus, Benyamin Netanyahou ne peut guère se permettre de se mettre à dos les colons juifs: son gouvernement de coalition imploserait s’il faisait le moindre compromis sur des questions territoriales.
Enfin, Mahmoud Abbas a bien conscience du fait que les Palestiniens sont de moins en moins favorables à la solution «à deux États», objectif principal des deux dernières décennies de négociations de paix. Mais dans la mesure où cette solution est justement son cheval de bataille, et celui de l’Organisation de libération de la Palestine, il doit impérativement lui redonner une certaine crédibilité. Certes, la Palestine n’obtiendra pas de siège à l’ONU cette année, mais il existe une solution intermédiaire qui pourrait lui permettre de temporiser.
C’est ce que l’on appelle «l’option Vatican»: le Vatican est un État indépendant et universellement reconnu, mais il ne compte que 800 citoyens et n’a donc jamais brigué de siège à l’Assemblée générale. Cela ne l’empêche toutefois pas d’être partie prenante à la plupart des institutions des Nations Unies en tant qu’État observateur non membre. La Palestine pourrait obtenir ce statut avant la fin du mois. L’Assemblée générale peut en effet lui permettre de passer de son statut actuel d’«entité observatrice» non membre à celui d’«État observateur non membre», sans siège au Conseil de sécurité et donc sans risque de veto. C’est très probablement ce qui va se passer.
Le fait de devenir État observateur aurait des avantages indéniables pour la Palestine. Elle pourrait en effet rejoindre des organisations internationales telles que l’UNESCO, l’OMS et l’Unicef. Plus important encore, elle pourrait déposer des plaintes devant la Cour pénale internationale (CPI), notamment pour accuser Israël de crimes de guerre.
Dans la mesure où Israël (ainsi que les États-Unis) ne reconnaît pas l’autorité de la CPI, les conséquences concrètes pour les Israéliens seraient limitées, mais des mandats d’arrêt internationaux pourraient être émis. Cela constituerait un handicap considérable pour la diplomatie israélienne: la CPI est le tribunal le plus impartial et le plus sévère dans ses jugements; ses conclusions pèsent lourdement sur l’opinion publique internationale.
Et que dire de l’effet désastreux d’un veto des États-Unis sur l’image de l’Amérique dans le monde? La Maison-Blanche préférerait certainement que Mahmoud Abbas fasse machine arrière. Mais elle peut toujours soumettre la proposition d’une intégration de la Palestine au sein de l’ONU (en tant que membre à part entière) à un comité d’experts. Avec un peu de doigté, il serait possible de faire traîner l’examen de cette proposition pendant des années.
 On peut donc s’attendre à ce que cette initiative fasse jaser. Mais elle ne déclenchera pas de crise.