Amour radical

Deux déclarations récentes ont fait les manchettes. La première, c’est celle du curé Donat Gionet dans un prêche à Saint-Léolin, dans la Péninsule. La deuxième, c’est celle du nationaliste Jean-Marie Nadeau.
 

Signe des temps, l’anathème du curé Donat Gionet à l’égard des concubins, des homosexuels et des femmes ayant subi un avortement a été désavoué par les autorités religieuses du diocèse de Bathurst qui viennent de le relever de toute responsabilité pastorale.
Pourtant, le père Gionet a raison! Puisqu’il ne fait qu’énoncer les positions officielles de l’Église. Mais même l’Église officielle n’ose plus les réaffirmer avec autant de clarté, ces positions intolérantes, tant elle sait qu’elles vont à contre-courant de notre époque et du bon sens.
Le fait que l’Église catholique muselle un prêtre qui monte en chaire proclamer la vérité de cette Église illustre bien la confusion morale de notre époque.
C’est vrai qu’un «bon pasteur» doit tenter de rapailler ses brebis plutôt que de les faire fuir. Sauf pour les irréductibles et irrédentistes cathos de la stricte observance que ces objurgations confortent dans leur vision réductrice du christianisme et qui se réjouissent d’avoir ainsi de meilleures places au paradis.
Quant aux homos, concubins, divorcés, remariés, accotés, femmes avortées, ou encore aux personnes qui recourent à des moyens contraceptifs – bref, tous ceux et celles à qui l’Église demande de se tenir loin de la sainte table, comme on disait jadis –, si ces personnes tiennent à poursuivre leur aventure spirituelle dans une perspective chrétienne, rien ne leur interdit de se joindre à d’autres dénominations religieuses, tout aussi chrétiennes et tout aussi légitimes que l’Église catholique, qui perçoivent et pratiquent avec plus d’ouverture et de fraternité le message d’amour radical du même Jésus-Christ.
Ainsi, beaucoup d’églises protestantes acceptent depuis longtemps le mariage des prêtres, de même que l’ordination des homosexuels et des femmes. Par exemple, l’Église épiscopale des États-Unis autorise l’ordination des femmes et a nommé un évêque ouvertement homosexuel. De son côté, l’Église luthérienne de Suède a autorisé le sacre d’une femme évêque lesbienne.
Et ce sont des églises chrétiennes!
Entre-temps, l’Église catholique, après avoir mis tout le monde à la porte, lui demande de venir sauver une cathédrale à Moncton…

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De son côté, mon ami Jean-Marie Nadeau s’en est pris nommément au Consul de France à Moncton, M. Gilles Courrègelongue, parce que ce dernier enverrait son ou ses enfant(s) à l’école anglaise. Dans le même souffle, il fustige «d’éminents professeurs et chercheurs de l’Université de Moncton», de même que «d’autres professionnels ou personnes d’affaires» qui en feraient autant.
Je présume que Jean-Marie s’exprimait à titre de nationaliste convaincu, et non à titre de président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB).
Car il serait fort malvenu pour le président de la SANB de singulariser ainsi le représentant du seul pays au monde grâce à qui l’Acadie est devenue «le seul peuple sans État à avoir signé une entente de peuple à peuple avec l’État français».
Depuis l’ouverture manifestée par De Gaulle envers l’Acadie, et grâce à cette entente France-Acadie, la France maintient une présence active et très utile dans la communauté acadienne et entretient, en conséquence, des liens directs de convivialité et d’entraide avec elle.
Certes, le rôle du Consulat est de représenter les intérêts de la France dans les provinces de l’Atlantique, mais il peut aussi favoriser la venue ici d’artistes et d’écrivains de renom, et mettre en contact des représentants du milieu des affaires, tout en appuyant nombre d’activités culturelles acadiennes.   
Faire connaître l’Acadie, ce n’est pas seulement aller en France parler de l’Acadie, mais aussi amener ici des gens qui vont découvrir l’Acadie et nouer ensuite avec elle des relations étroites et fructueuses. La présence du Consulat de France à Moncton n’en est que plus précieuse.
Y compris pour… l’immigration française!

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Cela dit, les préoccupations de M. Nadeau eu égard à la survie du fait français en Acadie sont tout à fait légitimes.
Compte tenu du taux élevé d’assimilation, de la dominance de l’anglais, du taux de natalité vacillant et d’un exode extra-muros substantiel, on ne pourra pas indéfiniment se contenter de «désirer» que la langue française perdure en Acadie comme par magie.
La langue française a besoin de bénéficier de structures sociales et culturelles qui la renchaussent, qui l’alimentent, qui favorisent son épanouissement. D’ailleurs, on le sait déjà, puisqu’on s’est battu pendant des années pour obtenir des droits linguistiques visant justement à la protéger et la promouvoir.
Est-il temps, donc, de poser quelques gestes radicaux qui vont donner des assises plus solides à la langue française en Acadie?
Au Nouveau-Brunswick, les francophones peuvent envoyer leurs enfants dans des écoles anglaises, à moins que je ne me trompe. Y aurait-il lieu de remettre en question ce libre choix?
Faudra-t-il une loi imposant aux francophones du Nouveau-Brunswick l’obligation d’envoyer leurs enfants dans les écoles françaises qu’ils ont tant réclamées?
Faudra-t-il maintenant envisager l’inavouable: l’imposition de l’obligation pour les francophones d’utiliser leur langue dans la sphère publique puisque c’est là en particulier qu’ils ont toujours justifié la nécessité et l’urgence de protections linguistiques?
En matière d’immigration, faudra-t-il éventuellement conclure à la nécessité de privilégier une immigration déjà francophone à l’origine, ou déjà francisée avant d’arriver ici? Ou trouver un moyen légal pour que l’immigration «francophone» vienne obligatoirement renflouer le système d’éducation francophone?
Comme les immigrants ont tendance à préférer les centres urbains, faudra-t-il aussi prévoir des obligations de résidence pour cette immigration afin d’assurer un «repeuplement» des régions françaises désertées? Faudra-t-il lui interdire tout bonnement de s’installer dans les zones urbaines provinciales qui sont soit anglaises, soit anglicisantes, soit assimilantes?
Ce sont des questions qui s’imposeront à la communauté acadienne et francophone du Nouveau-Brunswick dans les toutes prochaines années. Mais c’est maintenant qu’il faut y penser.

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Mais, tout compte fait, les Acadiens ne sauveront leur langue qu’en autant qu’ils la parlent, eux, cette langue au lieu de se parler en anglais dans les rues de Moncton, ou de s’écrire en anglais sur Facebook.
Et qu’ils envoient, eux, leurs enfants à l’école française.
L’Acadie ne peut pas toujours tout attendre des autres.
Elle doit, elle aussi, manifester un amour radical envers elle-même.