La géo-ingénierie prend de la hauteur

Les scientifiques qui étudient les diverses techniques de «géo-ingénierie climatique» s’efforcent de préciser qu’ils n’ont pas l’intention de proposer un substitut pour réduire les émissions de dioxyde de carbone, la principale cause de réchauffement planétaire dû à l’homme. Leur attitude en devient presque comique… Mais ils ont raison: ils ne font que rechercher des systèmes alternatifs qui pourraient nous être bien utiles si nous ne parvenons pas à réduire le CO2 suffisamment rapidement.
 

«Il est difficile d’imaginer une situation, sauf catastrophe épouvantable, où nous mettrons à l’œuvre ces techniques. Mais pour mener un débat raisonnable, nous devons présenter des recherches étayées par des preuves», a déclaré le Dr Matt Watson, un scientifique de l’Université de Bristol, lors du British Science Festival (Festival de la science britannique) qui s’est déroulé, la semaine dernière, à Bradford. Il prévoit de tester la faisabilité d’un «volcan artificiel» qui injecterait du dioxyde de soufre dans la stratosphère. Le chercheur a choisi, à cet effet, le comté de Norfolk: aussi plate qu’une crêpe, cette région semble idéale pour ce type d’expérience.
Il est intéressant de noter qu’il bénéficie de la caution implicite de l’armée britannique, qui prend très au sérieux la menace du changement climatique. Il mènera en effet son expérience sur le terrain d’aviation de Sculthorpe, qui a servi de base aux bombardiers durant la Seconde Guerre mondiale et continue d’être utilisé par la Royal Air Force. Objectif: déterminer s’il est possible, à l’aide de ballons non rigides (de dirigeables), de pulvériser des particules de dioxyde de soufre dans l’air et ainsi refroidir la surface de la planète.
Pourquoi cette idée de «volcan artificiel»? Le lauréat du prix Nobel de chimie Paul Crutzen, le premier à avoir mis en avant, il y a cinq ans, cette méthode de refroidissement de la planète, avait fait remarquer que les grosses éruptions volcaniques injectent des millions de tonnes de dioxyde de soufre dans la stratosphère, où elles séjournent en moyenne deux ans. Durant cette période, elles renvoient suffisamment de lumière émanant du soleil pour faire baisser sensiblement la température à la surface du globe.
L’éruption du Mont Pinatubo (Philippines), survenue en 1991, avait envoyé suffisamment de dioxyde de soufre dans l’atmosphère supérieure pour faire baisser pendant deux ans la température moyenne de la planète d’un demi-degré Celsius. Il ne s’est produit, en conséquence, aucune extinction ni famine à l’échelle mondiale. On peut donc avancer, avec prudence, que l’homme pourrait également introduire du dioxyde de soufre dans la stratosphère sans provoquer de catastrophe globale instantanée.
On ne peut cependant pas écarter d’éventuels effets secondaires, c’est pourquoi certains scientifiques recommandent vivement que les expériences dans ce domaine s’effectuent d’abord à petite échelle, jusqu’à ce qu’on maîtrise mieux leurs conséquences. Il s’agit également de mener des recherches pour déterminer comment répandre un volume si important de particules de sulfate dans la stratosphère: le risque que la tâche s’avère trop coûteuse ou impossible demeure.
C’est précisément le but d’un projet devant s’étaler sur trois ans baptisé SPICE (acronyme de «Stratospheric Particle Injection for Climate Engineering») et soutenu par les universités de Bristol, Cambridge, Édimbourg et Oxford. La première phase de ce projet consistera à tester un dirigeable chargé d’élever dans le ciel un tuyau d’arrosage renforcé jusqu’à 1 000 mètres et de vaporiser de l’eau dans l’air.
Il s’agit, au fond, d’un essai purement technique: un ballon attaché au sol sera-t-il suffisamment stable pour supporter un tuyau aussi long, ou deviendra-t-il incontrôlable dans les airs? En cas de succès, ce sera le début d’une longue phase de construction d’un dirigeable d’une dimension adaptée pour porter un tuyau de 20 000 mètres, l’altitude à laquelle les particules de sulfate doivent être dispersées pour produire l’effet escompté.
Le ballon dirigeable qui sera capable d’un tel exploit devrait faire la taille d’un stade de football. Par ailleurs, les chercheurs du projet SPICE estiment qu’il en faudrait une vingtaine, amarrés au-dessus de l’océan, pour refroidir la planète de 2 °C. En termes de coût, ils tablent sur une fourchette comprise entre 7 et 75 milliards de dollars. Mais même cette dernière somme paraîtrait abordable aux yeux d’un gouvernement en panique – panique inévitable si la température moyenne de la Terre augmente de 2 degrés.
C’est une première. La géo-ingénierie n’avait encore jamais franchi le pas qui sépare les laboratoires du monde réel. On peut évidemment s’attendre à des réactions hostiles. On ne cesse d’ailleurs d’entendre cet argument: le simple fait d’ouvrir un débat sur ces techniques est une mauvaise chose, car le fait de savoir qu’elles pourront exister un jour relâche la pression qui nous pousse à réduire radicalement nos émissions de dioxyde de carbone. Mais cette possibilité existe, et on le sait. Alors, le mieux qu’on puisse faire, c’est de déterminer s’il s’agit d’une option viable.
Personne ne prétend que la géo-ingénierie remplacera l’effort de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Force est de constater que, malgré tous les discours sensibilisant à l’urgence de la situation, le CO2 continue d’augmenter, si bien qu’il est fortement improbable que nous réussissions à inverser la tendance dans les temps. Nous allons très probablement passer le seuil des 2 °C au-delà duquel le risque d’un réchauffement incontrôlable est très élevé.
Les «géo-ingénieurs» en puissance sont loin d’être inconscients. Ils font au contraire partie des gens prudents, qui veulent pouvoir disposer d’un plan B dans le cas où toutes les promesses de futures réductions d’émissions de gaz polluants ne seraient pas tenues (ce qui est le cas jusqu’ici). À terme, nous allons bien finir par diminuer nos émissions de gaz à effet de serre. En attendant, nous aurions intérêt à éviter une catastrophe climatique.
La géo-ingénierie nous permettra-t-elle d’éviter la catastrophe? Nul ne peut le dire avec certitude: «Il se peut tout à fait que cette stratégie s’avère mauvaise de A à Z», a concédé le Dr Hugh Hunt, le chercheur de l’Université de Cambridge qui dirige les essais de terrain à Sculthorpe, dans un entretien accordé au journal The Independant. «Mais il vaut mieux en avoir le cœur net!»