Un «maître des marionnettes russes»

«Il a retiré le collier de chien du Kremlin», a expliqué un ami de Mikhaïl Prokhorov, la troisième fortune russe, lorsque le parti politique que l’homme d’affaires avait fondé pour se présenter contre le premier ministre Vladimir Poutine aux élections de décembre lui a explosé au visage la semaine dernière.
Mikhaïl Prokhorov a dépensé près de 15 millions $ pour créer ce nouveau parti baptisé «Juste Cause». Mais désormais, il veut être remboursé. Il affirme que le Kremlin lui a volé son parti, sans toutefois incriminer personnellement le président Dimitri Medvedev ni le premier ministre Vladimir Poutine.
Qu’est-ce qui a bien pu mettre en furie ce milliardaire russe? Cela ne peut quand même pas être l’argent: 15 millions $, cela équivaut à peine à un dixième de 1 % de sa richesse. Cela ne peut pas non plus être son désir d’une véritable démocratie en Russie; son parti avait reçu l’aval du Kremlin. En effet, il était autorisé à passer à la télévision; or, chacun sait qu’en Russie ce n’est pas possible sans le feu vert du gouvernement.
Poutine et les siens avaient, raconte-t-on, encouragé Prokhorov à lancer Juste Cause pour canaliser les votes des hommes d’affaires et intellectuels qui ne pouvaient plus se résoudre à voter pour le parti de Poutine, Russie unie. Ce n’aurait pas été un vrai parti d’opposition, avec des ambitions propres, bien sûr. Mais il aurait permis de donner une meilleure impression de la situation politique et de s’assurer que les critiques faites au régime restent relativement amènes.
Une opposition de ce genre est indispensable. Parmi les élites russes, beaucoup commencent à en avoir assez que Poutine fasse sa loi. J’étais à Moscou la semaine dernière, à l’occasion des 50 ans de l’ami d’un ami. À cette fête, le mécontentement était palpable.
Les invités formaient un cercle d’amis proches, qui se connaissaient presque tous depuis l’université et même, pour la plupart, depuis le lycée; quelques-uns ne s’étaient pas perdus de vue depuis l’école maternelle. C’est un phénomène typique de l’époque soviétique, où on ne pouvait pas vraiment faire confiance à ceux qu’on ne connaissait pas depuis toujours (avec la chute du bloc communiste en 1991, la nouvelle génération adopte peu à peu une autre attitude).
Depuis l’ère soviétique, la situation en Russie s’est nettement améliorée. Mais il y a une chose qui ne va pas tarder à disparaître et dont il va falloir faire le deuil. Il existe quelques pays où des groupes de gens qui ont depuis longtemps pris des chemins de vie différents (profession, lieu de résidence, niveau de vie) restent malgré tout fidèles à leurs anciens amis, jusqu’à se réunir pour fêter les anniversaires des uns et des autres. Bien que l’époque soviétique fût synonyme de répression brutale et stupide, elle offrait aussi cette convivialité.
Voilà donc le contexte de cette soirée, au cours de laquelle trois hommes qui avaient réussi en affaires dans la nouvelle Russie (dont deux possédaient une usine) m’ont dit avoir l’intention de voter pour les communistes aux prochaines élections. Pourquoi? Parce qu’il n’y a aucun autre moyen d’exprimer un vote de protestation.
Aucun. Les communistes commandent un groupe d’électeurs loyaux qui ne changeront jamais de camp. Ces derniers vieillissent et ne pourront jamais menacer le régime. Tous les autres partis d’«opposition» ont été soit neutralisés et récupérés, soit interdits de participation aux élections sous divers prétextes techniques.
Par conséquent, si vous faites partie des plus futés de l’élite dirigeante, vous tentez de créer un espace différent où l’intelligentsia et les hommes d’affaires mécontents puissent faire converger leur vote de protestation. Il peut s’agir d’un parti de centre-droit, qui défendra vos intérêts économiques, tout en formulant des critiques pertinentes des politiques du régime en place.
Le parti de Prokhorov n’aurait jamais supplanté Russie unie, mais il est tout à fait possible que l’entourage de Poutine (et, pourquoi pas, le premier ministre en personne) se soit dit que des critiques convaincantes émanant d’une opposition loyale puissent leur être bénéfique, ainsi qu’au pays.
Vladimir Poutine n’a guère besoin de tenir à ce point en bride le système politique russe. Au bout de 11 ans au pouvoir, il est on ne peut plus populaire pour avoir redonné aux Russes le respect de soi et une certaine prospérité – quoique modeste. Il remporterait une élection libre haut la main, quel que soit le nombre de partis politiques autorisés à concourir, et même si ces derniers ont facilement accès aux médias de masse.
C’est pourquoi, dans l’intérêt de la Russie à long terme, il devrait lâcher un peu de lest et permettre au régime d’évoluer vers une véritable démocratie. Petit à petit, bien sûr, car il estime encore être indispensable à la stabilité. Finalement, c’est peut-être ce qu’il avait en tête lorsqu’il a autorisé la création du parti de Mikhaïl Prokhorov. Mais dans cette hypothèse, qu’est-ce qui a mal tourné?
Il ne fait aucun doute que certains proches de Poutine considèrent qu’on ne doit tolérer aucune sorte d’opposition. Soit parce qu’ils redoutent que le pays tombe dans l’anarchie, soit parce qu’ils pensent qu’elle nuirait à leurs intérêts personnels. À en croire Prokhorov, le grand coupable de cette histoire se nomme Vladislav Surkov.
La destitution de Juste Cause relève du burlesque. Mikhaïl Prokhorov raconte que le mercredi 14 septembre, 21 «doublures» de délégués accrédités se sont présentées à la première grande conférence du parti, munies de faux papiers. Les vrais délégués n’ont pas été admis, et la conférence a commencé sans sa présence ni son autorisation. À partir de là, tout a dégénéré très vite. Prokhorov a d’abord déclaré la création d’un parti dissident, avant de l’abandonner. Le tout s’est déroulé en 24 heures.
Il a tout mis sur le dos de Surkov, le bras droit du président Medvedev.
«Nous avons un maître des marionnettes dans le pays qui, depuis bien longtemps, a privatisé le système politique et désinformé les dirigeants du pays sur ce qui se joue à l’intérieur du système, qui fait pression sur les médias (…) et tente de manipuler l’opinion.»
Que s’est-il réellement passé? Poutine a peut-être changé d’avis. Ou peut-être est-ce Surkov qui l’a empêché de réaliser ses souhaits. Une chose est sûre, nous ne verrons pas cette année apparaître, en Russie, un parti d’opposition non communiste un tant soit peu crédible.