De tout et de rien

Récemment, en admirant la mise en page et la photo qui accompagnait une de mes chroniques, j’ai noté que le «titre chapiteau» de mes chroniques (De tout et de rien) était disparu dans les limbes du journal.
 

Quand j’ai remarqué la chose, ça m’a beaucoup étonné. Étonné de ne pas m’en être aperçu. Mais où ai-je la tête?
Cela dit, j’aime beaucoup la nouvelle mise en page des chroniques «Opinion». La page respire. Les photos qui illustrent les articles sont «parlantes». La typo est élégante. Les exergues ont du punch. Bravo, artisans du journal!
Confidence: le journal ne m’a pas encore avisé si je devais cesser de parler «de tout et de rien» maintenant que le chapeau de la chronique est disparu.
Ça me réconforte, car ça risquerait de me traumatiser s’il fallait que du jour au lendemain je sois obligé de vous parler de quelque chose lorsque j’écris ma chronique!

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Blague à part, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, notre destin s’exprime entre le «tout» et le «rien». Le tout de nos communautés, de nos traditions, de nos découvertes, de nos aspirations. Le tout de la civilisation dans laquelle nous pataugeons. Le tout de l’humanité que nous prétendons être. Et le rien de l’indifférence, de la trivialité, de notre propension à passer à côté des «vraies affaires». Le rien de l’inconscience. Le rien de l’inconséquence.
On gueule contre les gouvernements. Contre les grandes crises planétaires. On gueule contre l’injustice, contre la cupidité, contre la malhonnêteté.
Mais on gueule aussi contre la température!
Oui, on passe son temps à courir entre le tout et le rien.

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J’écris cela en me demandant si c’est bien vrai. Il m’arrive d’être confus devant certaines réalités dont je parle. Parfois, même quand je semble affirmatif, j’ai des doutes. Et je les assume. Oui, Madame!
Mais certains tiquent devant un chroniqueur qui reconnaît être parfois confus ou qui avoue éprouver des doutes. Pour eux, la confusion révèle une lacune. Sinon éthique, du moins professionnelle. Et pour eux, le doute est une faiblesse. Sinon morale, du moins intellectuelle.
Et si c’était le contraire? Et si le doute était une bonne chose?
Si la capacité de remettre les choses en question était le signe d’un refus de moduler sa pensée selon des dogmes (religieux, politiques ou autres) qui ne font qu’emprisonner la conscience, en la maintenant dans un carcan intellectuel obsessionnel?
Il me semble, en effet, que la liberté ne naît pas de la conviction d’avoir raison, mais plutôt de la volonté de chercher une vérité.
Comme l’a dit saint Augustin (et je ne parle pas d’Augustin, mon canari): «D’ailleurs, même quand [l’homme] doute, il vit; s’il doute, il se souvient de ce qui le fait douter; s’il doute, il saisit son propre doute par son intelligence; s’il doute, c’est qu’il veut être certain; s’il doute, il pense; s’il doute, il sait qu’il ne sait pas; s’il doute, il juge qu’il ne lui convient pas de donner à la légère son assentiment. Donc, on peut douter de tout sauf de tout cela: si cela n’existait pas, il ne serait pas possible de douter de quoi que ce soit.»
C’est exactement mon sentiment. Ce qui prouve que je pourrais être un saint! Je présume que tout est question de dosage. De priorité. De vision. D’idéal.
Mais entre le doute et la certitude, je préfère le doute. Le doute laboure la pensée.

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Ciel! Suis-je en train de m’assagir? Tout à coup, comme ça, sans crier gare, la sagesse me tomberait dessus sans que je ne me rebelle? Sans révolution, sans même une crise de nerfs publique?
Mais non, ne craignez rien. Je continue à voltiger dans l’air du temps, à m’émerveiller de tout et de rien.
Saint Augustin, toujours: «De quelque manière que je possède la sagesse, je vois que je ne la connais pas encore.»

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J’ai passé l’été à m’amuser avec une bande de joyeux moineaux en regardant pousser mes gloires du matin sur la terrasse. Parfois, je fermais les yeux et je sentais les rayons d’un soleil triomphal entrer en moi, se faufiler jusqu’à mes cellules qu’ils gavaient de gouttelettes de sérénité. Des gouttelettes pas plus grosses qu’un atome. Une sérénité à dose homéopathique.
Toutefois, depuis quelques jours, je suis envahi par la fébrilité d’une urgence qui pointe dans l’air médiatique.
Dans certains coins du monde, des révolutions politiques font éclater des régimes dictatoriaux qu’on croyait invincibles, tandis que sous d’autres cieux exotiques, des milliers d’êtres humains meurent de faim sur une planète égoïste.
À Ottawa, la rentrée parlementaire a signalé le début des hostilités politiques.
En Acadie, dossiers et débats s’entrechoquent: gaz de schiste, avortement, déclarations du père Gionet, fin de la lune de miel du gouvernement Alward, santé, municipalités, éducation, le bois, la pêche, les routes, les ponts, la cathédrale de Moncton, la protection des arbres dans la ville, les résultats mitigés de la chasse à l’orignal, le concours des citrouilles, et même l’été buissonnier.
Au Québec, la question du scandale de collusion et de corruption présumées dans le milieu de la construction occupe toutes les minutes libres des médias électroniques. Commission d’enquête publique ou non, on ne réglera pas le problème, mais on aimerait un spectacle éclaboussant pour se donner bonne conscience collective.
Au moment où je termine cette chronique, Jacques Duchesneau, le chef de l’Unité anticollusion du ministère des Transports du Québec s’apprête à comparaître devant une commission parlementaire de l’Assemblée nationale. Tout le Québec est suspendu à ses lèvres, tant le scandale de la collusion dans le milieu de la construction est spectaculaire.
Ironie de la vie: depuis quelques jours, juste en face de chez moi, des ouvriers creusent un immense trou. Bientôt, on y construira un triplex pour des condos. Peut-être que j’assiste en direct à l’exercice de la collusion dans la construction!
Bref: j’écris, Duchesneau témoigne, les ouvriers creusent.
Voyez: on n’a jamais fini de parler de tout et de rien.